La littératie financière ne s’acquiert pas en une seule leçon. Deborah McMillan, actuaire et éducatrice en matière financière, explique comment les expériences concrètes adaptées à l’âge peuvent aider les enfants à développer des habitudes financières durables.
Lorsque sa fille avait quatre ou cinq ans, Deborah McMillan l’a entendue révéler tout le mystère entourant l’argent pour un enfant : « L’argent pousse dans le sac à main de ma maman. »
Ce commentaire amusant montrait bien à quel point sa petite ne comprenait rien de l’origine de l’argent. Deborah s’est mise à la recherche d’une activité parascolaire d’introduction aux concepts financiers adaptée aux jeunes enfants. Elle n’en a pas trouvé.
Parallèlement, elle voyait son père aux prises avec des difficultés financières après avoir pris sa retraite sans disposer d’économies. Le fait de voir un membre de sa famille entamer sa vie financière et un autre devant composer avec les conséquences de décisions prises au fil de nombreuses années a convaincu Deborah de l’importance de commencer plus tôt l’éducation financière.
C’est ainsi qu’elle a fondé Knowledge Makes Cents, un organisme qui enseigne les finances personnelles aux enfants de la maternelle jusqu’à la fin du secondaire et qui met des ressources à la disposition des parents. Treize ans plus tard, son approche continue de s’appuyer sur une expérience de près de 25 ans à titre d’actuaire-conseil en matière de pensions et de retraite.
Cette association est importante. Deborah comprend les effets à long terme de l’épargne, de l’inflation, des taux d’intérêt et de la valeur temporelle de l’argent. Elle a aussi passé plusieurs années à expliquer à des participants et participantes en langage simple des concepts complexes liés aux régimes de retraite. Son expérience lui a permis de constater les conséquences qu’ont les décisions financières des décennies plus tard, ainsi que la difficulté que peut présenter un changement d’habitudes bien ancrées lorsque les conséquences se font urgentes.
Son message à l’intention des actuaires, des parents et des personnes qui participent à l’éducation des enfants est clair : la littératie financière doit commencer tôt, mais les leçons doivent être adaptées à l’enfant.
Commencer par l’origine de l’argent
On pourrait être tenté de commencer par l’épargne, l’établissement d’un budget ou même les intérêts composés. Dans le cas des très jeunes enfants, toutefois, Deborah conseille de commencer par une question plus élémentaire : D’où vient l’argent?
Les enfants doivent tout d’abord comprendre que l’argent doit être gagné et qu’il n’est pas illimité. Les parents peuvent aborder ce concept en parlant de leur travail, en décrivant les façons dont différentes personnes peuvent gagner de l’argent et en faisant des liens entre ces conversations et la vie familiale au quotidien. Une fois que les bases sont posées, les enfants peuvent commencer à apprendre ce qu’ils peuvent faire de l’argent qu’ils reçoivent.
« La leçon doit être adaptée à chaque enfant. Dans le cas d’un enfant en bas âge, il vaut mieux commencer par parler de l’origine de l’argent avant d’aborder les façons d’épargner. Au fil du temps, en vous appuyant sur ces bases, vous pouvez parler de l’épargne, des dépenses et des objectifs à plus long terme. »
Cette progression est au cœur des programmes conçus par Deborah. Elle a commencé par s’interroger sur ce que devrait comprendre un adulte apte sur le plan financier, puis y est allée à rebours pour déterminer la façon d’introduire chaque concept. Certaines idées peuvent être inculquées dès la maternelle. D’autres prennent plus de sens lorsque les enfants ont leur propre argent ou qu’ils commencent à réfléchir à leur éducation, leur carrière ou leur vie adulte.
Donner aux enfants de l’argent à gérer
L’un des moyens les plus efficaces d’inculquer la littératie financière est aussi l’un des plus simples : donner aux enfants un montant d’argent convenable et les laisser en assurer la gestion en prenant des décisions.
Deborah conseille de donner aux enfants un montant régulier d’argent de poche. Ils ont ainsi l’occasion d’économiser, de dépenser, de faire un budget et de remettre leurs choix en question. Il peut s’agir d’une petite somme. En fait, un montant restreint force l’enfant à prendre des décisions significatives.
Un enfant peut tout dépenser sur-le-champ, regretter un achat ou se rendre compte plus tard que l’achat d’un bien d’occasion lui aurait permis de disposer d’argent pour autre chose. Ces expériences peuvent susciter des frustrations, mais sont aussi riches en enseignements.
« Les enfants doivent pouvoir avoir l’occasion de prendre leurs propres décisions financières et de faire leurs propres erreurs. L’argent de poche leur permet de vivre ces expériences alors que les conséquences demeurent insignifiantes. Ils peuvent tirer des leçons de leurs choix sans mettre en péril leurs besoins essentiels. »
Les adultes peuvent ressentir, avec raison, l’envie de prévenir chaque mauvais choix. Mais une petite erreur aujourd’hui permet de concrétiser l’établissement d’un budget, ce qui n’est généralement pas le cas d’un cours magistral. Cela n’a pas pour but de laisser les enfants vivre des échecs sans soutien. Il s’agit plutôt de leur donner, dans un contexte sans risque, une occasion de prendre une décision, d’en vivre le résultat et de parler de ce qu’ils feraient autrement la prochaine fois.
Donner une fonction à chaque dollar
Pour aider les enfants à décider de l’usage à faire de leur argent de poche, Deborah enseigne un système à quatre bocaux :
- Économies : mettre de l’argent de côté pour l’avenir ou pour un objectif important.
- Besoins : assumer les dépenses nécessaires.
- Désirs : dépenser pour des choses qui rendent la vie plus agréable.
- Partage : aider d’autres personnes ou sa communauté.
Le système apporte une distinction importante sans laisser entendre que les enfants ne devraient jamais dépenser d’argent pour les choses amusantes. Les désirs ont leur place. On veut ainsi enseigner qu’il faut d’abord tenir compte des besoins et qu’il n’est pas nécessaire de dépenser chaque dollar sur-le-champ.
Le bocal des économies peut aussi servir à rendre plus concret un concept plus abstrait. La retraite est peu susceptible de motiver un enfant en bas âge. Économiser pour un jouet, une activité ou un autre objectif qui lui tient à cœur peut toutefois susciter son enthousiasme. L’atteinte de cet objectif lui donne une expérience concrète de ce que l’on peut accomplir grâce à l’épargne.
Deborah décrit cela comme un apprentissage à « payer d’abord mon futur moi ». Chaque fois qu’un enfant reçoit de l’argent, il en met une partie de côté avant de décider de ce qu’il fera du reste. Cette phrase inculque une habitude que les enfants peuvent conserver en grandissant, même lorsque les objectifs sont plus importants et que les horizons sont plus éloignés.
Maintenir la pertinence des leçons lorsque les enfants grandissent
Il n’existe pas de conversation au sujet de l’argent qui fonctionne auprès de tous les enfants. Les sujets et activités doivent évoluer à mesure que les enfants acquièrent de l’expérience et qu’ils prennent de plus en plus leurs propres décisions.
- Enfants plus jeunes : aborder l’origine de l’argent, les façons de le gagner et la différence entre les besoins et les désirs.
- Enfants plus âgés : introduire les objectifs en matière d’économies, les comparaisons de prix et les choix liés à l’argent de poche.
- Adolescents et adolescentes : parler des études postsecondaires, des carrières, des revenus et du genre de vie qu’ils souhaitent se donner.
Les intérêts de l’enfant comptent aussi. Certains enfants ont une tendance naturelle à économiser, tandis que d’autres sont avides de dépenser. Certains manifestent à un jeune âge une curiosité à l’égard de l’investissement. Une éducation financière efficace s’adapte à ces points de départ plutôt que de suivre un cadre rigide.
Cela vaut aussi dans les écoles et dans le cadre des programmes communautaires. Une leçon technique précise aura peu de valeur si elle ne correspond pas aux décisions que les enfants sont prêts à prendre. Par exemple, enseigner les hypothèques aux enfants du primaire peut être moins utile que de les aider à comprendre comment on gagne l’argent ou comment économiser en vue de quelque chose qui leur tient à cœur.
L’éducation financière est plus efficace lorsqu’elle est concrète, pertinente et appuyée par un renforcement allant au-delà de la leçon théorique. Les écoles et les organismes communautaires peuvent présenter des concepts importants, mais les discussions et les expériences à la maison permettent de transformer ces enseignements en habitudes.
Les parents n’ont pas besoin d’avoir réponse à tout
Certains parents peuvent éviter les discussions au sujet de l’argent par manque de confiance en leurs propres connaissances financières. Pour Deborah, cela n’est pas une raison pour attendre.
Les parents et les enfants peuvent apprendre ensemble. Ils peuvent poser des questions, effectuer des recherches sur les concepts moins bien connus et discuter de leurs motifs de prendre certaines décisions. En évoquant ouvertement son processus d’apprentissage, on peut montrer aux enfants que la littératie financière se développe tout au long de la vie.
Les actuaires peuvent contribuer à faciliter ces discussions. Leur travail permet de bien comprendre comment les décisions prises aujourd’hui peuvent influencer la sécurité financière beaucoup plus tard. En présentant aux familles, aux enseignants et aux communautés des exemples concrets fondés sur ces connaissances, les actuaires peuvent aider les gens à comprendre non seulement ce qu’est une bonne habitude financière, mais aussi son importance.
Le Mois de la littératie financière présente une occasion de s’y mettre. Toutefois, la valeur réelle réside dans la poursuite de cette discussion au-delà du mois de novembre. Découvrez d’autres conseils pratiques offerts par les actuaires du Canada pour vous aider à assurer votre sécurité financière à chaque étape de votre vie.
L’argent fait partie du quotidien. L’apprentissage en cette matière devrait aussi en faire partie. Transmettez cet article à un parent, à un enseignant ou à un décideur de votre réseau pendant le Mois de la littératie financière.

Deborah McMillan, FICA, est actuaire et fondatrice de Knowledge Makes Cents, une académie d’éducation financière à l’intention des enfants et des parents. Avant de se consacrer à l’entrepreneuriat à temps plein, elle a travaillé pendant près de 25 ans à titre d’actuaire-conseil en matière de pensions et de retraite. Elle a aussi conçu des programmes d’éducation financière à l’intention des jeunes en situation d’itinérance. Elle siège également à titre bénévole à plusieurs conseils d’administration et comités en matière de finances et de régimes de retraite.