Les travaux d’actuariat sont rarement effectués en vase clos. Même lorsque nous exécutons nos travaux de façon indépendante, nous devons presque toujours interagir avec d’autres personnes, qu’il s’agisse de collègues, de clients, d’organismes de réglementation, d’autres professionnels et, parfois, d’autres actuaires qui examineront nos résultats, les utiliseront ou les étofferont.
De ce point de vue, le professionnalisme ne se limite pas aux conclusions que nous tirons. Cela englobe aussi la façon dont nous nous comportons dans le cadre de notre travail : en effet, la façon dont nous exprimons notre désaccord, dont nous remettons en question nos analyses mutuelles et dont nous agissons lorsque nous sommes sous pression peut influer sur les résultats que nous obtenons, même si cela n’est pas perceptible dans notre rapport final.
La Règle 8 a justement pour objet de prendre en compte cette réalité. Elle vise à régir la conduite professionnelle dans la pratique, par opposition aux résultats techniques. Elle énonce des attentes touchant le respect dont il faut faire preuve et les comportements à adopter lorsque les jugements professionnels diffèrent, lorsque les intérêts des parties prenantes ne concordent pas parfaitement ou lorsque la responsabilité d’exécuter des travaux passe d’une personne à une autre.
Sur quoi porte exactement la Règle 8?
Voici comment est formulée la Règle 8 :
« Le membre rend ses services professionnels avec courtoisie et respect professionnel, évite les critiques injustifiables ou déplacées à l’égard d’autres membres et accorde sa collaboration aux autres dans l’intérêt du client ou de l’employeur. »
Pour dire les choses plus simplement, la Règle 8 exige que l’on fasse preuve de respect dans le cadre des interactions professionnelles.
Il n’est pas nécessaire de parvenir à un accord. Cette règle n’a pas d’effet limitatif sur les discussions. Elle n’empêche pas les actuaires d’exprimer des opinions tranchées ou de défendre les intérêts de leurs clients. Les désaccords constituent un aspect normal et utile du travail professionnel.
Par contre, la Règle 8 exige que les points donnant lieu à un désaccord soient exposés de façon équitable et responsable, et témoignent de l’exercice d’un jugement professionnel. Cette règle traite de la manière d’agir en cas de désaccord; elle ne porte pas du tout sur le fait qu’un désaccord puisse exister ou non.
Il s’agit d’une distinction importante. D’un côté, il faut considérer que toute profession où les désaccords sont tabous risque de stagner; de l’autre côté, une profession où l’on tolère les attaques personnelles ou indues court le risque que sa crédibilité s’étiole. La Règle 8 nous aide à établir un juste équilibre, ce qui concourt à la fois au perfectionnement professionnel et à des résultats obtenus dans le respect d’autrui.
La Règle 8 en œuvre dans la pratique quotidienne
La Règle 8 s’appliquera le plus souvent dans le cadre de situations professionnelles courantes, surtout lorsqu’il faut porter un jugement, ou encore composer avec une situation qui génère de la pression ou qui fait intervenir des intérêts divergents.
Quelques exemples me viennent à l’esprit : être en désaccord au sujet d’hypothèses ou de méthodes; examiner ou commenter le travail d’un autre actuaire; être remplacé pour un compte donné, ou remplacer une autre personne dans l’exercice d’un rôle qui lui avait été confié.
La Règle 8 énonce certaines attentes applicables dans ce genre de situation :
- D’abord, les critiques doivent porter sur le travail, et non sur la personne.
- Ensuite, les critiques doivent être fondées sur l’analyse et le raisonnement.
- Enfin, tout désaccord doit être exprimé de façon professionnelle et mesurée.
Il ne s’agit pas de considérations théoriques. Une grande partie de mon expérience professionnelle est associée à des situations où les intérêts des parties ne concordaient pas, par exemple, dans le contexte des relations de travail et des transactions commerciales. Dans de tels cas, la défense des intérêts faisait partie des attentes. Mes clients n’escomptaient pas que l’on fasse preuve de neutralité lorsque leurs intérêts étaient en jeu. Ils tenaient aussi à ce que j’exprime mon opinion à partir du moment où j’étais en désaccord avec un autre professionnel. Ils voulaient par contre que les désaccords soient abordés avec professionnalisme et respect, même lorsque les parties restent campées sur leurs positions.
La Règle 8 devient particulièrement concrète lorsque les actuaires travaillent avec des personnes qui n’ont pas de lien avec la profession ou lorsqu’ils expriment une opinion qui diffère de celle d’un autre actuaire. Dans ce genre de situation, le comportement professionnel est souvent jugé non seulement selon ses mérites techniques, mais aussi en fonction de la façon dont les désaccords sont abordés et dont les interactions se déroulent.
Les actuaires travaillent de plus en plus souvent avec des professionnels d’autres disciplines, notamment des comptables, des avocats, des économistes, des experts en placements et des spécialistes des politiques. Nous interagissons également avec des conseils d’administration, des syndicats, des organismes de réglementation et d’autres parties prenantes dont les points de vue et les priorités diffèrent les uns des autres. La Règle 8 favorise alors l’exécution efficace des missions en insistant sur le respect dans le cadre des communications et sur un comportement professionnel discipliné. Elle aide à faire en sorte que les discussions demeurent axées sur le fond plutôt que sur les traits de personnalité, et sur les résultats plutôt que sur l’ego. On retrouve d’ailleurs des normes comparables dans les codes de conduite des organisations actuarielles aux États-Unis et au Royaume-Uni, ainsi qu’en comptabilité et en génie.
Lorsque nous avons des interactions à l’externe dans le cadre de nos travaux actuariels, nous sommes perçus comme étant les représentants de notre profession, que cela soit notre intention ou non.
Où faut-il tracer la ligne? Jugement et bonne conduite
On peut se demander jusqu’où s’applique la Règle 8. À partir de quel moment une critique devient‑elle injustifiée? Dans quelles circonstances notre conduite est-elle le reflet de notre profession? Jusqu’où va l’application des règles?
La Règle 8 repose sur des principes plutôt que sur des exigences normatives. Le contexte est un aspect important – tout comme la proportionnalité. On s’attend à ce que l’actuaire pose un jugement professionnel raisonnable. La Règle 8 ne date pas d’hier – elle a été instaurée il y a de nombreuses années. Nous pouvons compter sur le fait que le Conseil de déontologie applique, et continuera d’appliquer, ce principe avec équité.
J’ai souvent réfléchi à cette question en considérant la manière dont un observateur impartial peut percevoir le comportement de l’actuaire : est-ce que l’on pourrait raisonnablement considérer qu’un comportement manque de professionnalisme? Est-ce que cela pourrait nuire à la confiance envers la profession si ce comportement devient de notoriété publique?
Dans la pratique, cette perspective s’est révélée être de première importance. Dans le cadre de négociations, que ce soit sur des enjeux liés au travail ou sur des transactions commerciales, c’est souvent le respect, plus que le degré d’entente, qui a permis de poursuivre les discussions et de trouver des solutions.
Notre façon de travailler définit notre profession
La Règle 8 est importante parce que la conduite professionnelle ne se borne pas aux interactions individuelles. Le comportement d’une personne peut influer sur la perception générale à l’endroit de la profession.
Les Règles de déontologie ne visent pas à régenter le ton que nous employons ou à réprimer le débat. Elles ont comme but de préserver le professionnalisme et la confiance au regard de la façon dont la discussion va se dérouler.
Il faut aussi prendre conscience du rôle qui sous-tend le processus proprement dit. Le Conseil de déontologie et les procédures disciplinaires de l’ICA servent à appliquer les Règles de façon équitable selon un processus établi. Leur but n’est pas d’assurer la conformité des points de vue, mais d’évaluer la conduite par rapport aux normes en vigueur, de pair avec des mesures de protection appropriées.
Les attributs qui définissent le professionnalisme sont le respect, l’intégrité et la compétence. La pertinence de la profession se reflète non seulement dans ce que les actuaires savent, mais aussi dans la façon dont ils travaillent avec les autres parties prenantes.
« Le respect est une condition sine qua non. C’est grâce au respect qu’il est possible de préserver la confiance envers notre profession, et cela s’opère une interaction à la fois. »
Les membres peuvent approfondir la Règle 8 pour mieux comprendre son importance et la façon dont elle s’applique à eux.