Lorsque l’occasion s’est présentée d’écrire sur ce sujet, la suggestion était au départ d’axer la discussion sur les événements « climatiques » plutôt que sur les événements « météorologiques ». Toutefois, parler d’événements « climatiques » ne me satisfaisait pas pleinement, car cela laisse croire que ces événements catastrophiques sont la conséquence directe des changements climatiques. Bien entendu, je ne remets nullement en question le phénomène du réchauffement climatique et son incidence sur les sinistres assurés, mais il demeure que les changements climatiques, par définition, se manifestent sur une longue période et ont en général un effet marginal sur la hausse de la fréquence et de la gravité des sinistres catastrophiques lorsqu’on considère un horizon de temps court.
En outre, alors que les changements climatiques ont un impact sur les conditions météorologiques au Canada, l’ampleur de cet impact varie substantiellement selon le risque météorologique et la région, et le degré de confiance concernant l’attribution d’une relation de cause à effet varie au sein de la communauté scientifique. Par exemple, il est plus probable que les changements climatiques augmentent le nombre de phénomènes de températures extrêmes, mais leur incidence sur la hausse potentielle de la fréquence ou de la gravité des tempêtes violentes de type convectif n’a pas encore été établie.
Deux années marquées par des pertes sans précédent
Chacune à sa façon, 2023 et 2024 ont été des années record pour le secteur canadien des assurances IARD.
Ainsi, c’est en 2023 que l’on a recensé le plus grand nombre d’événements météorologiques au Canada – plus de 25 –, chacun entraînant des sinistres assurés qui excédaient les 30 millions de dollars.
Pour sa part, 2024 a été l’année où le total des pertes assurées découlant d’événements catastrophiques a été le plus élevé jamais enregistré par le secteur. Ces pertes étaient principalement attribuables à quatre événements catastrophiques qui sont tous survenus à l’intérieur d’un intervalle de moins d’un mois durant l’été. Les sinistres assurés ont dépassé les 9 milliards de dollars en 2024, soit un montant largement supérieur au record précédent de 5,5 milliards, qui remontait à 2016.
Évolution de la dynamique de la réassurance
Ces phénomènes météorologiques ont eu une incidence très différente sur le secteur des assurances comparativement à celui de la réassurance. Pour en saisir toutes les répercussions, il faut remonter plus loin dans le temps. Dans le contexte des renouvellements de la réassurance, à partir du 1er janvier 2023, les assureurs du Canada et d’ailleurs n’ont eu d’autre choix que d’accroître sensiblement la rétention dans le cadre de leurs programmes de protection en cas de catastrophe, car la capacité de réassurance sur le marché s’est raréfiée pour les tranches à plus haute périodicité (p. ex., tranches avec une probabilité plus élevée d’être activée).
Du coup, lors de l’année 2023 marquée par une fréquence record d’événements météorologiques, mais où aucun de ces événements ne pouvait être qualifié de majeur, il y a eu peu de pertes recouvrées auprès des réassureurs. Cela a fortement pesé sur la rentabilité dans le cas de diverses sociétés d’assurances et a amené les assureurs à considérer et explorer des solutions de réassurance reposant sur la fréquence pour réduire la volatilité de leurs résultats.
Malheureusement, la capacité du marché de la réassurance demeurait fort limitée à l’époque pour ce genre de produits, et les prix étaient carrément prohibitifs pour les assureurs.
Les feux de forêt et la réévaluation du risque
En 2023, le nombre d’hectares ravagés par les feux de forêt au Canada a atteint un nouveau record. Mais, en dépit de l’étendue sans précédent des territoires forestiers ayant été la proie des flammes, les sinistres assurés n’ont pas atteint des niveaux aussi extrêmes. Ils ont néanmoins été importants : les feux de forêt en Nouvelle-Écosse, en Colombie‑Britannique et dans les Territoires du Nord-Ouest ont entraîné collectivement près de 1 milliard de dollars de sinistres assurés.
Cette ampleur accrue des feux de forêt a suscité des discussions parmi les réassureurs à propos de la façon dont les assureurs gèrent leur exposition à l’échelle du pays, et a donné lieu à un examen approfondi en vue de déterminer quelles autres régions pourraient être exposées à un risque de feux de forêt plus élevé. De nombreux assureurs ayant adopté des pratiques de gestion de l’exposition au risque de feux de forêt à la suite des incendies dévastateurs de 2016 à Fort McMurray, en Alberta, ce fut l’occasion d’établir l’efficacité de ces pratiques et de mettre en application les leçons apprises.
Un été marqué par des chocs : Inondations en Ontario et feu de forêt de Jasper
En 2024, après six mois de conditions météorologiques clémentes à travers le pays, deux événements catastrophiques majeurs se sont produits en juillet. Il y a d’abord eu des précipitations torrentielles dans le Centre-Sud de l’Ontario : un événement similaire à celui survenu dans la même région 11 ans auparavant, et qui a généré des pertes similaires, soit environ 1 milliard de dollars. Cette fois, les réassureurs n’ont pas été touchés de façon importante, ce qui témoigne de l’efficacité de la mesure consistant à hausser le taux de rétention dans le cadre des programmes de protection en cas de catastrophe, mesure que les réassureurs préconisaient deux ans plus tôt.
Le feu de forêt de Jasper est survenu peu de temps après. On pourrait avoir tendance à considérer que ce feu de forêt s’inscrit dans la continuité de la saison des feux de forêt de 2023, dont il a été question précédemment. Toutefois, lorsque l’on compare les conditions météorologiques lors de ces deux années, on peut constater ce qui suit : d’abord, en 2023, les températures avaient été beaucoup plus élevées dans l’ensemble de l’Alberta, mais les précipitations à Jasper se situaient dans la normale à ce moment; en 2024, au même endroit, le temps a été beaucoup plus sec. Les pertes subies à Jasper sont estimées à environ 1,2 milliard de dollars, soit un niveau de perte pour le secteur où la part assumée par les réassureurs demeure encore relativement faible.
Mais, malheureusement, ces deux phénomènes météorologiques n’étaient que le prélude des événements à venir.
La tempête de grêle de Calgary et une leçon coûteuse à propos de l’accroissement progressif de l’exposition
Le 5 août 2024, un système météorologique à proximité de Calgary a provoqué d’importantes précipitations de grêle ainsi que des vents forts. Cela a conduit à la tempête de grêle la plus importante jamais enregistrée au pays, les pertes pour le secteur dépassant les 3,25 milliards de dollars, soit plus de deux fois le montant associé à l’événement de grêle qui avait touché une région similaire en 2020. Les grêlons semblaient avoir à peu près la même taille lors des deux événements, mais les vents violents ont eu comme effet d’aggraver les dommages aux maisons, aux véhicules et aux infrastructures, ce qui a grandement accru la gravité des sinistres moyens. Par suite de cet événement catastrophique, le deuxième en importance au Canada après celui de Fort McMurray, les réassureurs ont eu à assumer environ 60 % de la perte.
L’un des facteurs en jeu est l’expansion rapide qu’a connue Calgary depuis le milieu des années 1980; la population de la ville a plus que doublé au cours des 20 dernières années. La ville a ainsi continué de s’étendre dans la « Hail Alley » (couloir de grêle), une zone qui s’étire de High River au sud jusqu’à Red Deer au nord et qui englobe la portion est de Calgary. Il s’agit d’un autre cas malencontreux d’aménagement immobilier dans des zones à risque élevé. Les praticiens et praticiennes du secteur des assurances de l’agriculture qui travaillent depuis longtemps dans le domaine se souviendront que les tempêtes de grêle généraient d’importantes pertes à ces endroits, à l’époque où le nord-est de Calgary se composait uniquement de champs!
L’accroissement progressif de l’exposition – en raison ici de l’aménagement et de l’expansion des banlieues en périphérie des grands centres urbains – a été l’un des principaux déterminants de la hausse des pertes liées aux tempêtes de grêle en Amérique du Nord au cours des dernières années.
Étant donné que la population en vient à s’établir de plus en plus loin du centre-ville, de tels phénomènes météorologiques deviennent plus susceptibles d’avoir une incidence sur l’exposition, ce qui amplifie les sinistres assurés, et ce, même si la zone susceptible de recevoir de la grêle demeure constante.
Pire encore, ces ensembles résidentiels aménagés récemment dans la région de Calgary ont été construits avec des matériaux non résistants à la grêle. Pour favoriser la résilience des collectivités, les assureurs en viennent de plus en plus à offrir des solutions de type « reconstruire en mieux », où l’on offre à l’assuré une subvention ou un autre incitatif pour l’exécution de travaux de reconstruction axés sur une résilience accrue. Malheureusement, étant donné que l’assuré doit lui aussi fournir de l’argent, le pourcentage d’assurés qui font le choix de « reconstruire en mieux » demeure plutôt bas.
Le secteur des assurances poursuit ses démarches auprès des autorités publiques pour encourager la mise en œuvre d’initiatives mettant davantage l’accent sur la résilience. Si l’on veut résoudre le problème à la source, il faut réévaluer les codes du bâtiment et apporter les modifications requises pour que les normes de construction concordent avec les objectifs de résilience chaque fois que l’on peut démontrer que les avantages l’emportent sur les coûts.
Compte tenu de l’ampleur des pertes catastrophiques imputables à la grêle, et du fait que ce risque se concrétise fréquemment en Alberta, les assureurs devront apporter des ajustements pour veiller à ce que les produits d’assurance de biens demeurent viables et abordables pour les clients dans une perspective à long terme.
Des inondations historiques à Montréal et la nécessité de prendre des mesures d’adaptation
Moins d’une semaine après la tempête de grêle de Calgary, plus précisément le 9 août 2024, la grande région de Montréal a été frappée par des pluies torrentielles, vestiges de la tempête extratropicale Debby. Des précipitations record sont tombées en l’espace de 24 heures, dépassant les 150 mm dans la région de Dorval et fracassant du coup le précédent record de précipitations, qui était de 94 mm. Les précipitations tombées en une seule journée ont dépassé dans une proportion de 50 % la moyenne des précipitations à Montréal pour tout le mois d’août. La plupart des sinistres assurés relevaient du secteur de l’assurance de biens personnels; les refoulements d’égout et les infiltrations d’eau constituaient la grande majorité de ces sinistres. La protection contre ces types de dégâts d’eau – qui est offerte sous forme d’avenant et est généralement assortie de sous-limites – a permis au secteur des assurances de réagir rapidement et d’accélérer le traitement des réclamations. Étant donné que la plupart des sinistres dépassaient la sous-limite, les assureurs ont pu, dans une forte proportion des cas, procéder à des règlements en espèces. Au total, le secteur a dû traiter plus de 85 000 réclamations et est parvenu à en régler environ 85 % à l’intérieur d’une période de 3 mois, soit un délai de paiement d’une rapidité sans précédent pour un événement de cette envergure.
Les sinistres assurés à la suite de la tempête de pluie d’août 2024 à Montréal ont totalisé près de 3 milliards de dollars, ce qui en fait l’événement météorologique le plus important que le marché québécois ait connu, dépassant même, en termes nominaux, la tempête de verglas de 1998.
Le marché de la réassurance a été surpris par l’ampleur de la perte, car les inondations survenues postérieurement à 2013 au Canada avaient été relativement modestes sur le plan de la gravité. En raison de l’amélioration de l’offre de produits d’assurance par le secteur ainsi que de la segmentation perfectionnée qui s’était opérée depuis, la plupart des spécialistes du secteur estimaient peu probable qu’une perte d’une telle ampleur découlant de ce risque puisse survenir.
Les modèles catastrophes pour les inondations et les dégâts d’eau en sont encore à leurs balbutiements au Canada, et les réassureurs ont tendance à s’appuyer sur les pertes historiques pour tarifer cette exposition. À la suite de la tempête de pluie de Montréal, plusieurs réassureurs ont modifié leur manière de concevoir ce risque, même s’ils étaient conscients du caractère extrême de l’événement. Les réassureurs s’attendent à ce que les assureurs fournissent dorénavant plus de renseignements sur la gestion de l’exposition au risque d’inondation, et ils continueront de prôner l’adoption de meilleurs modèles pour quantifier le risque d’agrégation entourant ce phénomène.
Renforcer la résilience, une responsabilité partagée
En raison du réchauffement climatique et de la capacité de l’atmosphère à retenir davantage d’humidité à mesure que la température de l’air augmente, la probabilité que des précipitations extrêmes se produisent va aller en augmentant. En outre, au fil de la hausse des températures à la surface des océans, les ouragans sont plus susceptibles de remonter plus au nord et à l’intérieur du Canada.
Cependant, une fois que les cyclones tropicaux touchent la terre ferme, ils ont tendance à diminuer en intensité, et ce, assez rapidement. Étant donné que les régions canadiennes densément peuplées sont relativement éloignées des côtes, la possibilité que des pertes catastrophiques importantes se produisent à la suite d’un événement similaire devrait tout de même demeurer faible.
À la suite des pluies torrentielles de Montréal, le secteur des assurances, les municipalités et le gouvernement devraient porter leur attention sur différents points d’intérêt.
On ne peut pas raisonnablement s’attendre à ce que les infrastructures municipales puissent absorber des volumes historiques d’eau s’accumulant à l’intérieur de courtes périodes; cependant, les nouveaux aménagements domiciliaires doivent être conçus de manière à prévoir des zones où l’eau de pluie pourra s’écouler sans causer de dommages.
Dans les régions urbaines, les parcs éponges constituent un bon exemple d’espaces conçus pour absorber et capter l’eau de pluie, allégeant ainsi la pression sur les réseaux d’égout. Par ailleurs, du fait que les sous-sols deviennent de plus en plus souvent des espaces de vie dans les maisons, ils représentent une valeur d’exposition importante. Toutefois, il est peu probable que les sous-limites actuellement en place augmentent pour répondre aux besoins des clients, car les assureurs hésiteront à augmenter la couverture à la suite de la tempête qui s’est abattue à Montréal en 2024. Il faut dès lors que les assurés jouent un rôle pour rendre leurs sous-sols plus résilients, par exemple en installant des clapets anti-refoulement ou en se dotant d’une pompe de puisard assortie d’une génératrice d’appoint en cas de panne d’électricité.
Dans certaines régions, les entrepreneurs construisent des maisons qui ne comportent pas de sous-sol. Le but n’est pas uniquement d’éliminer les craintes d’inondation, mais aussi de construire de façon plus économique, ce qui accroît l’abordabilité des logements.
Réactions du marché et renouvellement des contrats de réassurance en 2025
Les pertes extraordinaires survenues en 2024, qui ont engendré des pertes à plusieurs reprises sur les programmes de réassurance de certains assureurs, ont mené à d’importantes corrections tarifaires lors du renouvellement des contrats de réassurance en 2025. Heureusement, la dynamique du marché de la réassurance à l’extérieur du Canada a commencé à se tempérer, ce qui atténue quelque peu les pressions s’exerçant sur les taux.
Malgré une année marquée par des pertes sans précédent, l’appétit des réassureurs pour déployer de la capacité au Canada demeure fort.
Conclusion : Gardez une longueur d’avance sur la courbe de risque
On s’attend à ce que la réassurance continue de jouer un rôle important pour les assureurs afin de gérer la gravité des événements météorologiques. Il incombe cependant aux assureurs de veiller à ce que les produits d’assurance de biens demeurent abordables, ce qui requiert de créer les incitatifs appropriés afin que les assurés prennent des mesures de prévention et de renforcement de la résilience de leurs biens.
Le gouvernement et les municipalités doivent également promouvoir des concepts résilients aux fins de l’aménagement des nouvelles collectivités; plus importants encore, ils doivent interdire ou freiner l’aménagement de logements dans les zones à risque élevé, sauf si cela est fait conformément à des codes du bâtiment appropriés.
Guillaume Chaput est un professionnel chevronné possédant une vaste expérience dans le domaine de l’actuariat. Cumulant près de 15 ans d’expérience dans l’industrie de la réassurance, Guillaume occupe présentement le poste de directeur général chez Guy Carpenter. Avant d’occuper ce poste, Guillaume a été analyste actuariel principal chez Intact Corporation financière de janvier 2007 à mars 2011. Guillaume est titulaire d’un baccalauréat en mathématiques et en science actuarielle de l’Université de Montréal.
Cet article présente l’opinion de l’auteur et ne constitue pas un énoncé officiel de l’ICA.