L’actuaire qui a contribué au renforcement des systèmes de protection sociale partout dans le monde

Lorsqu’André Picard a consulté pour la première fois un conseiller en orientation universitaire en 1983, il n’était pas à la recherche d’une vocation qui l’amènerait sur plusieurs continents, sur les lieux de catastrophes industrielles ou en plein cœur de réformes nationales majeures en matière de régimes de retraite. Il a simplement ouvert le cahier des programmes universitaires, vu le mot « actuariat » au sommet de la liste et s’est dit « pourquoi pas ? ».

Ce moment spontané a été le point de départ d’une carrière qui toucherait par la suite des systèmes de pension, des programmes d’accidents du travail et des structures de protection sociale partout dans le monde.

Suivre un parcours mondial inattendu

André a amorcé sa carrière à la Sun Life à Toronto avant de revenir à Québec pour entreprendre un séjour de 23 ans au sein du cabinet Mercer. C’est dans ce cadre qu’il a développé une expertise en matière d’examen et d’évaluation des grands programmes publics, dont le Régime des rentes du Québec, les systèmes d’indemnisation des accidentés du travail et les régimes publics d’assurance automobile. Ces projets lui ont permis d’acquérir des bases solides en matière d’assurance sociale, lesquelles deviendraient par la suite la pierre angulaire de son travail.

Son parcours mondial a commencé quasiment de manière fortuite. En 2009, une collègue du Bureau international du Travail (BIT) l’a embauché comme collaborateur externe pour effectuer l’évaluation actuarielle du fonds de sécurité sociale de la nation insulaire de la Dominique. Avec la permission de Mercer, André s’est acquitté de cette tâche dans ses temps libres. Le caractère captivant et important de cette mission l’a particulièrement touché. D’autres missions du genre ont suivi, notamment des projets dans les Caraïbes, en Afrique et en Asie et il en est vite venu à formuler régulièrement des avis à l’international.

En 2014, il intégrait le BIT à temps plein. Aujourd’hui, il en dirige l’unité des services actuariels, qui aide des pays à concevoir et à renforcer leurs systèmes de protection sociale.

Le rôle de l’OIT et la place qu’André y occupe

Créée en 1919, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) travaille dans l’idée que la paix durable repose sur la justice sociale. Le BIT, le secrétariat de l’OIT, assure un soutien aux pays en ce qui concerne l’élaboration de normes du travail et la mise sur pied de systèmes de protection sociale efficaces. Bon nombre de pays en développement sont dotés de programmes d’assurance sociale, mais ne disposent pas des capacités actuarielles internes nécessaires afin d’effectuer les études actuarielles requises. C’est là qu’interviennent André et son équipe.

Leur travail consiste à évaluer la viabilité financière, à examiner la suffisance des prestations, à comprendre les structures de gouvernance et à harmoniser les recommandations avec les normes de sécurité sociale internationales. Outre les compétences, ces fonctions nécessitent de la diplomatie, une bonne connaissance du contexte culturel et la capacité d’aider les gouvernements à élaborer des solutions en lesquelles les gens peuvent avoir confiance et auxquelles ils peuvent accéder.

« Les programmes du domaine de la sécurité sociale soutiennent les gens tout au long de leur vie, qu’il s’agisse d’avoir des enfants, de poursuivre des études, de perdre son emploi, de devenir invalide, de prendre sa retraite ou d’être en fin de vie. Il est inspirant de voir André, en tant que collègue actuaire, contribuer aux démarches de protection sociale aux quatre coins du monde. »

Assia Billig, FICA, membre de la Direction des affaires internationales

Bangladesh : un travail actuariel ayant une incidence humaine directe

L’une des expériences les plus importantes d’André a commencé à la suite de l’effondrement de l’immeuble Rana Plaza au Bangladesh en 2013. La catastrophe avait fait plus de 1 000 morts et 2 500 blessés parmi les travailleurs et travailleuses du secteur textile. À l’époque, le Bangladesh ne disposait d’aucun système d’assurance contre les accidents du travail. Les employeurs étaient tenus de verser de maigres sommes forfaitaires et bon nombre des usines touchées ont dû déclarer faillite à la suite de la catastrophe, laissant des familles souvent sans aucun soutien.

Le gouvernement a fait appel au BIT. Ce dernier a engagé André à titre de consultant chargé de concevoir un outil permettant de calculer la valeur des pensions selon les normes internationales. Ce travail préliminaire a donné lieu à une démarche de plusieurs années visant à aider le Bangladesh à mettre en place un modèle en matière d’accidents du travail.

En 2022, on a mis en œuvre un programme pilote protégeant 4 millions de travailleurs et travailleuses du secteur du prêt-à-porter et financé par plus de 80 marques et détaillants mondiaux. Ce modèle s’élargit maintenant vers les domaines tels que le cuir, la chaussure et la démolition de navires. On vise à instaurer au Bangladesh un régime national d’assurance sociale pour l’indemnisation des victimes d’accidents du travail d’ici 2027.

Tout au long de ces travaux, André et ses collègues ont dû prendre en considération des conditions culturelles et actuarielles. Par exemple, le versement d’importantes prestations forfaitaires (pratique courante dans certains pays) serait susceptible de poser un risque pour les veuves au sein de la structure familiale. L’équipe a travaillé de concert avec les banques pour structurer les prestations de manière à protéger financièrement et personnellement les bénéficiaires. Voilà qui nous rappelle que les décisions actuarielles se répercutent de manière concrète sur les gens qu’elles visent à soutenir.

« J’ai pu voir de près le travail d’André et de son équipe et constater la manière dont ils permettent aux actuaires de mettre en application nos compétences techniques, en particulier les miennes en matière d’assurance contre les accidents du travail, pour aider les pays membres de l’OIT à mettre en place et à améliorer leurs programmes de sécurité sociale. Le parcours de collaboration vers l’établissement au Bangladesh d’un système officiel d’assurance contre les accidents du travail d’ici 2027 témoigne de leur engagement et de leur esprit d’innovation. Il est remarquable de voir ce que l’équipe d’André est en mesure d’accomplir avec des ressources restreintes pour fournir des services tels que l’établissement des taux de cotisation pour des systèmes tels que ceux de la Zambie et du Honduras. »

Crispina Caballero, FICA, membre de la Direction des affaires internationales

Soutien à l’égard d’une réforme nationale ambitieuse en Oman

André a aussi joué un rôle de premier plan dans le cadre de l’une des réformes de protection sociale les plus complètes entreprises au cours des dernières années, soit la restructuration du système de pensions et d’assurance sociale d’Oman. Sous la direction du sultan, le pays cherchait à consolider 11 fonds de pension, à résoudre des problèmes de capitalisation, à moderniser les prestations et à étendre les protections aux travailleurs migrants.

Sur une période de deux ans, André et une équipe de 12 spécialistes ont contribué à la conception d’un système unifié permettant d’établir un équilibre entre la viabilité à long terme et des taux de cotisation raisonnables, ainsi que des prestations adéquates. Les travaux ont consisté notamment à rajuster l’âge de la retraite, à harmoniser les taux d’accumulation, à instaurer une pension universelle et à mettre en place une option de caisse de prévoyance pour les personnes à revenu élevé. La réforme a aussi permis aux travailleurs migrants d’être couverts pour les prestations à court terme comme la maternité, les congés de maladie et les accidents du travail, en plus de participer à la caisse de prévoyance plutôt que de ne compter que sur l’allocation de départ prévue au code du travail, auparavant payable directement par l’employeur, et qui risquait de ne pas être payée en cas de faillite de l’employeur.

Le projet a nécessité une collaboration importante avec les institutions locales afin que l’on puisse tenir compte des diverses attentes et préoccupations. Bien que certaines parties prenantes aient manifesté des appréhensions, en particulier lorsque les changements entraîneraient une réduction des prestations futures, la réforme a été menée à bien, soutenue par des objectifs clairs à long terme et une volonté de faire face à des réalités difficiles.

Vivre et travailler à l’étranger

Le déménagement en Europe comportait aussi son lot d’adaptations quotidiennes. André a vécu quatre ans en France avant de s’installer en Suisse. Il se rappelle la courbe d’apprentissage pratique : les heures d’ouverture des magasins écourtées, la fermeture des épiceries le dimanche et le casse-tête pour trouver des solutions de rechange, souvent à l’aéroport de Genève. Ces petits changements s’accompagnaient toutefois d’avantages importants : des services publics solides, de nouvelles expériences culturelles et la proximité du travail qu’il entreprenait à l’international.

Conseils aux actuaires qui s’intéressent au travail international

André conseille aux actuaires que le travail à l’étranger ou la participation à des projets mondiaux intéresse de consulter la plateforme de passation de marchés des Nations Unies (United Nations Global Marketplace), qui s’adresse aux consultants et aux fournisseurs de services. Elle permet aux utilisateurs d’effectuer des recherches par agence, y compris le BIT, et de prendre connaissance des types d’expertise recherchés pour diverses initiatives.

Il invite aussi les actuaires à prendre contact directement. En effet, il existe une demande constante pour des professionnels et professionnelles ayant de l’expérience en matière de régimes de retraite, d’assurance contre les accidents du travail et en particulier d’assurance maladie, qui constituent des domaines où bien des pays ont besoin de soutien pour renforcer leurs systèmes.

André affirme que son travail international est parmi les expériences les plus enrichissantes de sa carrière, tant sur le plan personnel que professionnel.

Une carrière définie par le service

Des collègues ont remarqué que le travail d’André incarne un slogan souvent lié à l’identité de l’ICA : faire face à l’avenir en toute confiance. Bien que son travail se répercute bien au-delà des frontières du Canada, le principe est le même : mettre en application l’expertise actuarielle pour bâtir des systèmes qui protègent les gens aujourd’hui et qui soutiennent une planification durable à long terme.

Sa carrière illustre bien la façon dont les compétences actuarielles, alliées à la persévérance, à l’ouverture et à un engagement envers le service public, peuvent contribuer à opérer un changement déterminant.

« L’apport d’André à la constitution de systèmes financiers résilients qui protègent des gens partout dans le monde est vraiment inspirant. Son travail s’inscrit résolument dans le mandat de la Direction des affaires internationales de l’ICA, qui consiste à faire une différence positive pour le public en aidant les gens, les collectivités et les organisations à composer avec l’incertitude et à bâtir un avenir plus sûr. »

— Jason Vary, FICA, président de la Direction des affaires internationales

Ce qui n’était au départ qu’un choix spontané dans le bureau d’un conseiller en orientation a donné lieu à des décennies de rayonnement mondial. Grâce au travail d’André, des millions de travailleurs, de travailleuses et de familles sont mieux protégés et des pays jouissent d’assises plus solides pour l’avenir. Cette histoire d’expertise technique mise au service des gens nous rappelle comment, à son meilleur, le travail actuariel contribue tout autant à améliorer la vie des gens qu’à renforcer les systèmes.

Cet article présente l’opinion de son auteur et ne constitue pas un énoncé officiel de l’ICA.