Gérer la MSC conformément à l’IFRS 17 : Assurer un juste équilibre entre le rendement, la volatilité et le capital

Pour un cadre stratégique permettant d’optimiser les actifs d’adossement de la marge sur services contractuels, tout en maintenant un juste équilibre entre le rendement, la volatilité et la consommation de capital.

La mise en œuvre d’IFRS 17 a transformé en profondeur la façon dont les assureurs vie abordent la gestion de l’actif-passif (GAP), particulièrement en ce qui a trait à la marge sur services contractuels (MSC) selon les normes comptables internationales. Au fil de l’adaptation des assureurs canadiens à ce nouvel environnement, une question stratégique cruciale se pose : est-ce que la MSC devrait être soutenue par des actifs de croissance – évalués à la juste valeur par le biais du résultat net – qui maximisent le rendement à long terme, mais génèrent de la volatilité à court terme et exigent davantage de capital, ou plutôt par des actifs à revenu fixe évalués au coût amorti ou à la juste valeur par le biais des autres éléments du résultat global (JVAERG), qui sont gage de stabilité des bénéfices et entraînent généralement une consommation plus modérée de capital, mais au détriment du rendement?

Cette question est loin d’être abstraite. Considérant le fait que la MSC des grands assureurs canadiens s’élève à des dizaines de milliards de dollars – ce qui représente les bénéfices différés des contrats d’assurance –, le choix des actifs d’adossement aura une incidence directe sur la volatilité du résultat net, sur l’utilisation du capital, sur le rendement des capitaux propres et, ultimement, sur la création de valeur pour les actionnaires.

Dans cet article, les actifs d’« adossement » de la MSC sont envisagés dans une optique économique et théorique. L’IFRS 17 n’exige pas l’attribution ou la distinction formelle d’actifs. Notre propos est plutôt axé sur l’intention de la direction et sur les sensibilités au niveau du bilan dans un cadre de portefeuille intégré.

Un cadre de gestion à deux volets

Dans le contexte d’IFRS 17, un cadre de GAP efficace peut être conceptualisé comme reposant sur deux approches de gestion complémentaires, chacune visant un objectif distinct.

Optimisation de la GAP au regard des flux de trésorerie d’exécution

Les actifs qui appuient en théorie les flux de trésorerie d’exécution sont gérés d’abord dans le but de contrôler le risque de taux d’intérêt, qui influe sur la volatilité du résultat net ou des autres éléments du résultat global (AERG). Tout dépendant de la méthode comptable choisie par l’assureur, les variations des taux d’actualisation qui ont une incidence sur les flux de trésorerie d’exécution sont comptabilisées soit dans le résultat net, soit dans les AERG. Quel que soit le classement, l’objectif principal est de gérer efficacement l’exposition au risque de taux d’intérêt tout en préservant la performance financière globale.

Répartition stratégique des actifs à l’appui du capital et de la MSC

Les actifs qui appuient théoriquement le capital et la MSC sont gérés principalement au moyen de décisions d’allocation stratégique des actifs (ASA), décisions qui sont axées sur le risque de marché plutôt que sur la couverture des taux d’intérêt. Les actifs sensibles aux taux d’intérêt qui sont affectés à cette tranche sont habituellement classés à titre d’actifs évalués au coût amorti ou à la JVAERG, afin d’éviter de générer de la volatilité dans le résultat en cas de variations des taux d’intérêt. Cela permet à la direction de se concentrer sur l’optimisation des rendements ajustés en fonction du risque et de l’efficience du capital tout en préservant la stabilité comptable.

Ces deux perspectives rendent possible une gestion ciblée des risques et contribuent à l’optimisation des bases d’évaluation – comptable, réglementaire et économique.

Adosser la MSC au moyen d’actifs de croissance : Assumer la volatilité à titre de compromis pour les rendements à long terme

Les arguments en faveur de l’utilisation d’actifs de croissance pour appuyer la MSC reposent sur une observation fondamentale : la MSC représente des bénéfices différés sur des horizons à long terme. Ces bénéfices sont actualisés en fonction de taux bloqués qui sont fixés à la date d’entrée en vigueur du contrat; par conséquent, ils ne sont pas directement exposés à un risque de taux d’intérêt. D’un point de vue économique, la MSC peut donc avoir un comportement semblable à celui de capitaux patients.

Par le passé, les actifs de croissance ont, à long terme, affiché des rendements attendus sensiblement plus élevés que ceux des portefeuilles traditionnels de titres à revenu fixe et à coût amorti, bien qu’ils présentent une plus grande volatilité à court terme et qu’ils exigent davantage de capitaux. Pour les assureurs dont le solde de la MSC est important et stable, cet écart de rendement peut se traduire par des améliorations significatives du rendement à long terme du capital investi ainsi que de la valeur créée, même lorsque l’on tient compte de la consommation plus élevée de capital.

L’univers des actifs de croissance englobe les actions de sociétés ouvertes, les actions de sociétés fermées, les participations dans des biens immobiliers et des infrastructures, de même que d’autres options, comme les fonds spéculatifs ou les titres adossés à des produits d’assurance. Chacun de ces types d’actifs se distingue des autres sur le plan du profil de risque et de rendement, des caractéristiques de liquidité et du traitement du capital. Bien que les résultats varient selon le régime de marché, ces catégories d’actifs sont généralement réputées bien convenir à titre de capital de longue durée capable de tolérer des épisodes de volatilité.

Dans la pratique, beaucoup de grands assureurs ont déjà des expositions importantes à ces actifs au niveau de leur bilan total. Bien que les actifs en question ne soient pas explicitement désignés à titre d’actifs servant à adosser la MSC, ils donnent une idée de la manière dont les stratégies de placement à long terme peuvent coexister avec les passifs d’assurance. À l’échelle internationale, certains assureurs discutent explicitement du soutien théorique de la MSC au moyen d’actifs de croissance et insistent sur les évaluations des bénéfices normalisés ou sous-jacents afin d’aider les investisseurs à voir au-delà des mouvements du marché à court terme.

Ainsi, le principal compromis est relié à la volatilité des bénéfices. Les actifs de croissance sont généralement évalués à la juste valeur par le biais du résultat net, tandis que la MSC est évaluée au moyen de taux d’intérêt bloqués. Cette asymétrie comptable exige une communication claire et une gouvernance disciplinée des risques. Cela dit, si l’on se fie au passé, les marchés peuvent accepter cette volatilité si la justification stratégique connexe est clairement énoncée.

Adosser la MSC au moyen d’actifs évalués au coût amorti ou à la JVAERG : Stabilité et prévisibilité

Une autre stratégie possible consiste à mettre l’accent sur la stabilité des bénéfices en appuyant la MSC au moyen d’actifs évalués au coût amorti ou à la JVAERG. Selon cette approche, les variations de la juste valeur attribuables aux variations des taux d’intérêt ne sont pas imputées au revenu net, de sorte que les résultats trimestriels sont plus prévisibles.

Dans le cas des assureurs canadiens, l’univers des actifs évalués au coût amorti comprend habituellement des obligations gouvernementales et des obligations de sociétés de haute qualité qui sont détenues jusqu’à l’échéance, des placements privés, des prêts aux entreprises, des prêts hypothécaires commerciaux, des prêts sur police et certaines formes de dette d’infrastructure. On s’attendra à ce que ces actifs produisent généralement un rendement inférieur à celui des actifs de croissance. Toutefois, ils présentent un profil de revenu stable, et la volatilité des bénéfices est moindre.

De nombreux assureurs canadiens détiennent déjà d’importants portefeuilles d’actifs entrant dans cette catégorie, en particulier des prêts hypothécaires commerciaux et des placements privés, ce qui démontre que cette approche est adaptable sur le plan opérationnel. Bien que ces actifs ne soient pas formellement rattachés à la MSC, on peut considérer qu’ils concordent, dans une perspective économique, avec les objectifs en matière de capital de longue durée.

Cette stratégie est souvent celle que préfèrent les organisations qui privilégient fortement la prévisibilité des bénéfices, que cela soit dicté par les attentes des investisseurs, par la propension de l’organisation à prendre des risques ou par des considérations associées à la réglementation. En contrepartie, cette stabilité entraîne cependant un coût d’opportunité.

Considérations relatives à l’évolution du portefeuille et au réinvestissement

À mesure que la MSC s’amortit et que de nouvelles polices sont souscrites, les assureurs doivent gérer activement les réinvestissements et la composition du portefeuille pour préserver le profil de risque et de rendement visé. Bien qu’IFRS 17 n’impose pas de segmentation des actifs, les variations des taux d’intérêt, de la composition des activités et des besoins de liquidité peuvent influer sur les résultats réalisés.

Il est donc essentiel de maintenir une flexibilité et une coordination prospective entre la GAP et la stratégie d’investissement afin d’éviter tout effet négatif inattendu lié au réinvestissement ou des pertes réalisées lors du rééquilibrage du portefeuille.

Considérations relatives au capital

Sur le plan du capital, les actifs qui appuient théoriquement le capital et la MSC reflètent des compromis importants. En général, l’approche la plus efficace lorsqu’il est question du capital consistera à détenir des liquidités ou des actifs à revenu fixe de très courte durée, car on peut ainsi minimiser les exigences de capital au titre du risque de taux d’intérêt et du risque de marché. La prolongation de la durée engendre des exigences de capital au titre du risque de taux d’intérêt, tandis que l’affectation d’actifs autres qu’à revenu fixe donne lieu à des exigences de capital au titre du risque de marché.

Par conséquent, les stratégies qui réduisent la volatilité des bénéfices grâce à des actifs à revenu fixe à plus long terme peuvent malgré tout donner lieu à une augmentation de la consommation de capital, tandis que les stratégies qui améliorent le rendement grâce à des actifs de croissance vont entraîner une hausse à la fois de la volatilité des bénéfices et des exigences de capital au titre du risque de marché. Ces compromis doivent être explicitement analysés et pris en compte dans les objectifs financiers et les seuils de risque énoncés par l’assureur.

Gestion globale ou séparée des polices en vigueur et des nouvelles polices

L’IFRS 17 exige que l’on procède aux évaluations par cohortes, mais les assureurs conservent néanmoins une certaine latitude dans la façon dont ils conçoivent les processus de GAP et d’ASA. Certains analysent séparément la MSC au titre des polices en vigueur et la MSC au titre des nouvelles polices, pour assurer une plus grande transparence, tandis que d’autres optent pour une gestion globale de la MSC afin de lisser les résultats.

La gestion globale demeure courante, particulièrement lorsque les nouvelles polices contrebalancent les polices arrivant à échéance. Le choix reposera sur des considérations opérationnelles plutôt que comptables, et il sera généralement subordonné au cadre général de gestion à deux volets de la GAP.

Priorités stratégiques

La stratégie d’adossement à préconiser à l’égard de la MSC dépendra des priorités organisationnelles. En pratique, ces priorités sont souvent évaluées selon l’ordre suivant :

  • En premier lieu, maximiser le rendement financier mesuré selon l’ensemble des bases d’évaluation – comptable, réglementaire et économique – au moyen d’analyses intégrées et prospectives.

  • En deuxième lieu, optimiser le risque de taux d’intérêt en respectant les seuils de risque approuvés, en particulier lorsque les variations des taux d’intérêt se répercutent sur le résultat.

  • En troisième lieu, optimiser la répartition stratégique des actifs entre ceux qui appuient théoriquement le capital et la MSC, et ceux qui sont utilisés principalement aux fins de gestion du risque de taux d’intérêt.

  • Enfin, lorsque la stabilité des bénéfices est primordiale, limiter l’exposition aux actifs évalués à la juste valeur par le biais du résultat net et mettre l’accent sur les actifs évalués au coût amorti ou à la JVAERG, en concordance avec le modèle d’affaires de l’assureur aux termes d’IFRS 9.

Conclusion

Il n’existe pas de solution unique lorsqu’il est question de l’adossement de la MSC sous le régime d’IFRS 17. Les stratégies axées sur les actifs de croissance et celles axées sur les actifs évalués au coût amorti ou à la JVAERG peuvent être efficaces les unes comme les autres lorsqu’elles correspondent à la propension de l’assureur à prendre des risques, à sa philosophie de présentation des rapports et aux attentes des parties prenantes.

Dans les approches fondées sur les actifs de croissance, on accepte une volatilité à court terme dans le but d’obtenir des rendements supérieurs à long terme. Dans les approches misant sur les actifs évalués au coût amorti, la priorité va à la stabilité et à la prévisibilité, de manière à réduire la volatilité. Le classement fondé sur la JVAERG peut servir d’approche hybride, du fait qu’elle permet d’assurer un équilibre entre transparence et stabilité du revenu.

« L’IFRS 17 permet d’opérer une distinction conceptuelle plus claire entre la couverture des flux de trésorerie d’exécution et la gestion du capital et de la MSC. Les assureurs qui font des choix délibérés et clairement communiqués à l’intérieur de ce cadre – et qui sont conscients des compromis que cela entraîne entre les bénéfices, le capital et la valeur économique – seront plus à même de créer de la valeur à long terme dans le contexte d’IFRS 17. »

Charles L. Gilbert

Charles L. Gilbert, FICA, FSA, CFA, CERA est le président de Nexus Risk Management Inc., où il conseille les assureurs en matière de gestion actif-passif, de couverture dynamique et de gestion du risque d’entreprise. Il a occupé des postes de haut niveau en actuariat et en gestion de l’actif-passif dans les domaines de la consultation et des assurances, notamment chez ING et Tillinghast Towers Perrin. Il rédige et prononce souvent des conférences sur les sujets du risque d’assurance et de l’optimisation financière.

Hélène Baril

Hélène Baril, FICA, FSA est vice-présidente directrice chez Nexus Risk Management Inc., où elle offre des services de conseils stratégiques aux assureurs en matière de performance financière, de gestion des risques et de cadres réglementaires, y compris la norme IFRS 17. Forte de plus de 30 ans d’expérience en leadership actuariel et financier, notamment à des postes de direction dans de grandes organisations mondiales de réassurance et de comptabilité/consultation, elle contribue activement à la profession actuarielle canadienne.

Cet article reflète les opinions de l’auteur et l’autrice et ne représentent pas un énoncé officiel de l’ICA.