Lorsqu’Assia Billig a accédé au poste d’actuaire en chef du gouvernement du Canada en 2019, personne n’aurait pu prédire la période de changement qui se profilait.
Pendant les sept années et demie suivantes, le Canada et le monde entier allaient faire face à une pandémie planétaire, à une nouvelle instabilité économique, à des préoccupations croissantes liées aux risques climatiques, à une évolution technologique rapide et à un contexte de plus en plus incertain sur le plan des politiques publiques. Du côté du Bureau de l’actuaire en chef (BAC) du Bureau du surintendant des institutions financières, il fallait continuer à formuler des conseils indépendants, objectifs et fondés sur des données probantes à un moment qui semblait requérir plus que jamais une analyse rigoureuse à long terme.
Alors qu’elle se prépare à prendre sa retraite de ses fonctions d’actuaire en chef en octobre 2026, Assia affirme que la responsabilité y a toujours occupé une place centrale.
« La nature du travail est technique », dit-elle. « Mais il s’agit en réalité de fournir des renseignements objectifs permettant aux décideurs de faire des choix éclairés pour ces programmes et pour les générations actuelles et futures.
À titre d’actuaire en chef, Assia a supervisé trois cycles triennaux d’évaluation du Régime de pensions du Canada. Elle a aussi collaboré avec trois comités indépendants d’évaluation par les pairs et signé de nombreux rapports. Mais lorsqu’on lui demande ce qui la rend le plus fière, ce ne sont pas ses réalisations personnelles qu’elle évoque en premier. Elle désigne plutôt le travail du BAC et des personnes qui y œuvrent.
« Je suis fière du rôle que notre Bureau a joué et qu’il continue de jouer pour favoriser la confiance de la population canadienne à l’égard de programmes publics importants tels que le Régime de pensions du Canada, la Sécurité de la vieillesse et l’assurance-emploi, entre autres programmes. »
Le travail qui soutient la confiance du public
Le travail du BAC soutient certains programmes publics parmi les plus importants. Ses rapports permettent aux gouvernements, aux décideurs et à la population canadienne de mieux comprendre l’incidence qu’ont à long terme les choix qui sont faits aujourd’hui.
Ce travail repose sur des hypothèses, des modélisations, un jugement actuariel et des communications rigoureuses. Son incidence va bien au-delà des rapports techniques.
Selon Assia, le rôle des actuaires ne consiste pas à prédire l’avenir, mais à aider les gens à mieux comprendre les risques, l’incertitude et l’éventail des résultats possibles.
Cette distinction l’a guidée dans une bonne partie de son travail d’actuaire en chef. L’amélioration de la manière de communiquer l’incertitude dans les rapports actuariels a constitué l’un des thèmes prioritaires du BAC. En ce qui concerne les programmes gouvernementaux qui reposent sur des projections à long terme, la manière d’expliquer l’incertitude peut être tout aussi importante que les chiffres eux-mêmes.
Il n’est pas possible d’établir des prévisions précises sur un horizon de 75 ans. Les hypothèses évolueront. De nouveaux risques naîtront. Des événements imprévus se produiront. C’est pourquoi les rapports actuariels ne doivent pas simplement présenter une vision unique de l’avenir. Ils doivent aider le lectorat à comprendre plusieurs résultats possibles et les conséquences de chacun d’eux.
Intégrer les risques émergents dans la conversation
L’intégration de scénarios de risques climatiques dans les rapports actuariels du RPC dans le cadre de la publication du 31e rapport actuariel du RPC a été l’un des éléments marquants du mandat d’Assia en tant qu’actuaire en chef.
Cette initiative témoignait du rôle plus large des actuaires qui consiste à permettre aux responsables des politiques de mieux comprendre les risques en émergence et de mieux évaluer les incidences financières de ceux-ci.
Les risques climatiques, souligne-t-elle, ne sont pas près de disparaître. Il en va de même pour les nombreuses autres pressions qui ont pour effet de transformer les programmes publics, les régimes de retraite, les assureurs et les finances publiques.
Au cours de sa carrière, Assia a assisté à une évolution substantielle de la nature de l’incertitude. Lorsqu’elle a intégré la profession il y a 30 ans, le vieillissement de la population était déjà reconnu comme un enjeu important, lequel n’était encore largement perçu que comme une projection. Il s’agit aujourd’hui d’une réalité. L’instabilité des marchés financiers était bien comprise, mais la santé financière de nombreux régimes de retraite demeurait solide. Depuis ce temps, le Canada et le monde entier ont dû faire face à des replis boursiers importants, à des bouleversements technologiques, à une instabilité géopolitique et à des crises inattendues telles que la pandémie de COVID-19.
Le volume de données disponibles a également augmenté de manière spectaculaire. Cela permet une analyse plus approfondie et mieux éclairée, mais présente également de nouveaux défis. Il faut notamment être en mesure de distinguer les signaux à court terme des tendances à long terme.
Ces changements renforcent l’importance du travail actuariel.
« Jongler avec l’incertitude n’est pas un motif d’inaction », affirme-t-elle. « Il s’agit, au contraire, d’un appel à l’action. »
Derrière chaque politique, il y a des gens
L’un des messages les plus forts qu’Assia adresse aux actuaires qui souhaitent exercer une incidence plus vaste grâce à leur travail est de ne pas perdre de vue la dimension humaine des politiques publiques.
« Derrière toute politique publique, il y a des gens », souligne-t-elle. « On peut facilement l’oublier lorsqu’on travaille avec des modèles, des hypothèses et des projections. »
Dans le contexte des politiques publiques, l’analyse doit souvent tenir compte de l’incidence qu’auront les changements proposés sur différents groupes de personnes. Il peut y avoir des « gagnants » et des « perdants ». Il peut s’avérer difficile de concilier le financement public, la responsabilité privée et le soutien familial.
Selon Assia, la prise en compte de ces répercussions constitue l’un des aspects les plus importants de ce travail.
C’est pourquoi, notamment, elle estime que les actuaires continueront à jouer un rôle important pour faciliter la compréhension de la population canadienne à l’égard des grands enjeux sociétaux.
Les enjeux à venir pour le Canada et ses actuaires
Assia a particulièrement à cœur les soins de santé et les soins de longue durée.
L’augmentation de la longévité de la population canadienne se traduira par une augmentation de la demande de services de santé et de la prévalence des maladies chroniques ainsi que des besoins de soutien aux activités quotidiennes. Les actuaires sont en mesure d’aider les gouvernements à évaluer les options de provisionnement, à prévoir la demande future et à évaluer l’incidence que pourraient avoir la prévention, l’innovation et les technologies émergentes sur les résultats et les coûts en matière de santé.
Il en va de même pour les changements climatiques, les bouleversements technologiques, l’intelligence artificielle et l’évolution de la répartition des revenus. Pour analyser ces questions complexes, les actuaires devront travailler en collaboration avec des économistes, des démographes, des experts de la santé, des climatologues, des spécialistes des technologies et d’autres professionnels et professionnelles.
C’est pourquoi Assia estime que les solides compétences quantitatives, aussi importantes soient-elles, ne suffiront pas pour les actuaires de demain.
Les compétences qui importeront le plus
Pour Assia, l’avenir de la profession repose sur la capacité des actuaires à allier expertise technique, jugement, curiosité et intégrité professionnelle.
Il convient à cette fin de réunir un large éventail de compétences et de perspectives, notamment :
- De solides compétences quantitatives et analytiques, compte tenu, notamment, de la complexité croissante du travail actuariel.
- Un savoir-faire en matière de données et de technologie, notamment la capacité à traiter de grands volumes de données, à utiliser des modèles traditionnels et à faire usage de nouveaux outils.
- La capacité à remettre en question les résultats des modèles, à comprendre leurs limites et à faire preuve d’un jugement professionnel avisé.
- Des compétences à communiquer clairement, notamment pour expliquer à des décideurs sans formation technique des dossiers complexes.
- Une vaste compréhension des politiques publiques, notamment la manière dont l’analyse actuarielle éclaire les décisions sociales, économiques et politiques à plus grande échelle.
- Une disposition au travail interdisciplinaire, étant donné que bon nombre de risques émergents requièrent que les actuaires travaillent de concert avec des économistes, des démographes, des experts de la santé, des climatologues, des spécialistes des technologies, entre autres choses.
- L’intégrité et le courage professionnel, notamment la volonté de communiquer l’incertitude avec honnêteté, même lorsque le message est difficile à transmettre.
Elle est aussi d’avis que les actuaires doivent surveiller les tendances légères avant qu’elles ne se transforment en enjeux importants. La longévité, la fécondité, la santé, la répartition des revenus et la technologie connaissent en général une évolution progressive, mais peuvent, à terme, avoir des répercussions importantes sur les programmes publics et la société. Selon Assia, les actuaires ne devraient pas hésiter à analyser et à communiquer des scénarios pessimistes.
« Mieux vaut se préparer à un avenir défavorable que de ne pas y penser. »
Une carrière toujours en mouvement
Celle qui prendra bientôt sa retraite de son poste d’actuaire en chef ne quitte pas pour autant la profession. Assia entend poursuivre ses activités actuarielles à titre de conseillère dans l’optique de contribuer à favoriser la sécurité sociale, en particulier dans les pays en développement. Elle a également l’intention de poursuivre ses activités bénévoles au sein de l’ICA et de l’Association actuarielle internationale.
Elle se réjouit également à la perspective de passer plus de temps avec sa famille, dont un petit-fils qui vit en France.
Son lien avec la profession demeure toutefois fort. Pour cette mathématicienne de formation et titulaire d’un doctorat en mathématiques, l’actuariat n’était pas un parcours qui s’imposait naturellement. Une rencontre fortuite avec des actuaires l’a aiguillée vers cette profession. Elle porte un regard fier sur sa carrière, qui comprend non seulement des fonctions à titre d’actuaire en chef, mais aussi des activités antérieures, notamment dans le cadre de l’élargissement du Régime de pensions du Canada.
Confiance dans la prochaine génération
Assia est optimiste pour l’avenir de la profession.
Tout au long de sa carrière, elle a vu les actuaires s’adapter, évoluer et intégrer des domaines émergents. Elle envisage un rôle de plus en plus important pour la profession dans la résolution des enjeux sociétaux et l’apport à l’élaboration de politiques publiques. Les actuaires de la nouvelle génération suscitent chez elle de l’optimisme.
« Ils sont à l’aise avec les technologies, développent leur esprit critique, font preuve de curiosité et ont une excellente capacité d’adaptation », affirme-t-elle.
Pour une profession qui repose sur la projection à long terme, cette capacité pourrait bien être l’un de ses atouts les plus importants. Les risques auxquels fait face le Canada évoluent. Les outils évoluent. Les données évoluent. Mais les conseils indépendants, objectifs et fondés sur des données probantes, demeurent un besoin constant.
Après près de huit ans à titre d’actuaire en chef, Assia quitte ses fonctions en ayant confiance en son bureau, en étant fière de la profession et avec la conviction que le travail actuariel demeurera essentiel pour aider la population canadienne à faire face à un avenir incertain.

Assia Billig, FICA, FSA, Ph. D., est l’actuaire en chef du gouvernement du Canada. Au cours d’une carrière de 30 ans en actuariat ayant comporté des fonctions dans les domaines du conseil, de la fonction publique et de la sécurité sociale internationale, elle a axé ses activités sur les régimes de retraite, les projections à long terme et la viabilité financière des programmes publics. Elle a intégré le Bureau de l’actuaire en chef en 2008 et a accédé au poste d’actuaire en chef en avril 2019.
Cet article reflète l’opinion de l’auteur et il ne représente pas une position officielle de l’ICA.