Harmoniser l’expertise actuarielle pour révolutionner la modélisation du risque climatique

Le rôle de l’actuaire évolue rapidement, en parallèle avec les défis de plus en plus grands que soulèvent les changements climatiques. En raison de l’accroissement de la fréquence et de la gravité des événements climatiques au Canada et dans le reste du monde, les actuaires sont de plus en plus souvent appelés à jouer un rôle d’avant-plan afin d’évaluer les risques – et les possibilités – qui y sont associés. Au cours de la seule année 2024, les sinistres assurés au Canada à la suite de catastrophes naturelles se sont élevés à environ 8,5 milliards de dollars : cela inclut des sous-sols inondés, des véhicules endommagés, des maisons détruites, des évacuations temporaires, et aussi des décès, malheureusement.

Comment les actuaires peuvent-ils mettre à profit leur expertise pour permettre de mieux comprendre – et de mieux prévoir – les événements climatiques?

La modélisation du risque climatique est un exercice complexe en soi, qui requiert une approche pluridisciplinaire si l’on veut rendre compte de l’ensemble des répercussions multidimensionnelles associées à ce risque.

Dans cet article, nous nous penchons sur un exemple de collaboration unique entre deux actuaires – l’une spécialisée dans le domaine de l’assurance vie et l’autre, dans le domaine des assurances IARD – qui exercent normalement leurs activités dans des sphères distinctes, mais qui ont uni leurs forces pour relever le défi posé par la modélisation du risque climatique.

Vous allez découvrir comment ce partenariat, conjugué à une collaboration avec des climatologues, permet de combiner des compétences et des connaissances distinctes pour reconcevoir le risque climatique, dans le but non seulement de l’atténuer, mais aussi de l’envisager à titre d’occasion à saisir pour innover. Bien plus qu’un simple changement d’ordre technique, cela constitue carrément un changement de paradigme. Éliminons les cloisonnements et bâtissons ensemble un avenir plus résilient.

1) Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours et sur vos disciplines respectives?

Cassandra : Bien sûr. Je suis actuaire en assurance vie. Plus précisément, je suis Fellow de l’Institut canadien des actuaires (FICA), Fellow de la Society of Actuaries (FSA) et analyste agréée du risque d’entreprise (CERA). Au début de ma carrière, j’ai exécuté des travaux d’actuariat traditionnels en assurance vie, comme l’évaluation, la tarification et la gestion actif-passif. Il y a environ sept ans, mes activités ont commencé à toucher de plus en plus une autre dimension de l’actuariat, soit la gestion du risque, et je suis notamment devenue cheffe de la gestion des risques (CGR) d’une société d’assurance vie et d’assurances IARD. Je travaille maintenant chez PwC et je fais partie de l’équipe des risques et de la réglementation, Services au secteur financier, où mon travail porte sur les risques d’assurance et la modélisation du risque climatique.

Gloria : Et c’est moi qui suis l’actuaire spécialisée en assurances IARD. Je détiens le titre de Fellow de l’Institut canadien des actuaires et de Fellow de la Casualty Actuarial Society (FCAS), et je suis également membre de l’American Academy of Actuaries (MAAA). J’ai amorcé ma carrière aux États-Unis, dans le domaine de la tarification de l’assurance des entreprises pour un grand assureur international offrant un large éventail de services dans des branches d’assurance traditionnelles et spécialisées. Je suis arrivée au Canada il y a près de 10 ans, et j’en suis venue à diriger l’équipe de la tarification actuarielle et à siéger au sein de l’équipe de direction de la succursale canadienne de l’entité. Je suis devenue membre de l’équipe des risques et de la réglementation, Services au secteur financier, à PwC, et je fais maintenant partie de la direction d’un groupe d’environ 40 actuaires spécialisés en assurances IARD. Nous aidons nos clients offrant des produits d’assurance pour les particuliers ou pour les entreprises afin de combler leurs différents besoins : nous leur fournissons par exemple des services de tarification et d’audit, des services à titre d’actuaires désignés et des services consultatifs concernant la réglementation établie par le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) ainsi que la gestion des enjeux climatiques et de l’exposition au risque connexe.

2) Comment les équipes de l’assurance vie et des assurances IARD en sont-elles venues à s’unir et à collaborer en vue de modéliser le risque climatique?

Gloria : Cassandra et moi avons commencé à travailler chez PwC presque au même moment, à quelques semaines à peine l’une de l’autre. Pendant la période où nous cherchions encore nos repères, nous avons pris conscience que nous avions tous deux un vif intérêt pour la modélisation du risque climatique.

Cassandra : Je bombardais Gloria de questions, parce que mon travail d’actuaire dans le domaine de l’assurance vie ne m’avait pas fourni beaucoup d’occasions de me pencher sur les questions liées au climat; en fait, je n’avais abordé le sujet que sous l’angle des exigences réglementaires, à l’époque où j’étais CGR. Nous avons réalisé peu à peu que la difficulté entourant la modélisation du risque climatique tient à la nécessité que les spécialistes de nos deux disciplines modélisent adéquatement le risque de transition climatique ainsi que le risque climatique physique. Si nous modélisons ces risques séparément l’un de l’autre, nous ne rendons compte que de la moitié de la problématique. Pour bien comprendre et quantifier comme il se doit le risque climatique, nous devions collaborer.

Gloria : Tout à fait. En outre, nous avions une occasion rare au sein du secteur, car les actuaires des domaines de l’assurance vie et des assurances IARD relevaient de la même équipe. En raison de la taille de nos portefeuilles de souscription de polices d’assurance de biens, les changements climatiques sont scrutés depuis des décennies par le secteur des assurances IARD. Le secteur a déployé beaucoup d’efforts pour attirer l’attention des gouvernements, des souscripteurs et de la société en général sur les risques associés aux changements climatiques. Mon équipe était donc en mesure de mettre à profit les connaissances déjà acquises sur la modélisation d’événements catastrophiques, la volatilité à court terme connexe et les conséquences pour le secteur des assurances IARD. Cela dit, lors de nos conversations, Cassandra a beaucoup parlé de la modélisation à long terme et du risque de transition dans l’optique des actifs, et il est devenu clair que les connaissances particulières des actuaires en assurance vie pouvaient nous être très utiles. Cassandra a aussi confirmé que ce n’est que plus récemment que le climat est devenu un sujet de réflexion important dans le domaine de l’assurance vie et que l’on réalise les différentes répercussions qui s’y rattachent.

Cassandra : Nombre de travaux de modélisation du risque climatique reflètent des connaissances de base du domaine de l’assurance vie. Dans le cadre de nos travaux de modélisation de la mortalité, nous savons comment prendre en compte des événements qui semblent pourtant imprévisibles, tout en pesant comme il se doit des facteurs comme les changements de mode de vie, les maladies infectieuses et les progrès médicaux. De plus, nous utilisons régulièrement des outils de génération de scénarios économiques et de modélisation de type stochastique sur stochastique. Lorsqu’il est question de modélisation climatique à long terme, ce ne sont pas nécessairement les techniques de modélisation qui constituent le facteur déterminant, mais plutôt les données sous-jacentes et les variables utilisées, ainsi que les interactions entre ces variables.  

3) Quelles sont les autres disciplines qui ont un rôle à jouer pour modéliser le risque climatique?

Gloria : C’est une très bonne question! Cassandra et moi formons une excellente équipe, mais il faut émettre une réserve à propos de notre travail. Ce sont les climatologues qui comprennent vraiment tous les éléments constituants du système climatique terrestre; ces spécialistes traitent d’énormes quantités de données climatiques pour mesurer des indicateurs climatiques à long terme, et ils savent faire la distinction entre conditions météorologiques et climat. Du coup, la première étape du traitement des données consiste à tirer parti de la modélisation effectuée par les climatologues; nous pouvons ensuite intégrer cette information à nos disciplines actuarielles afin de procéder à une modélisation complète et à long terme du risque climatique.

Cassandra : À partir du moment où l’on modélise des événements climatiques sur un horizon de plus de cinq ou 10 ans, il faut tenir compte des changements climatiques. Or, l’étude des changements climatiques est une discipline en soi : ce n’est pas de l’actuariat. Gloria et moi travaillons en étroite collaboration avec une importante équipe de climatologues venant d’horizons variés, afin de comprendre comment les changements climatiques peuvent influer sur différents facteurs. Puis, nous utilisons leurs travaux de modélisation comme point de départ pour élaborer nos hypothèses à court et à long terme. Nous pouvons ensuite commencer à construire un modèle climatique. Donc, en réalité, la collaboration se fait entre les actuaires en assurance vie, les actuaires en assurances IARD et les climatologues.

Gloria : Je suis bien d’accord. J’ajouterais que ce genre de collaboration n’est pas quelque chose d’entièrement nouveau pour les actuaires en assurances IARD. Il y a une collaboration similaire entre actuaires, météorologues, ingénieurs et autres spécialistes dans le cadre de l’élaboration du modèle d’événements catastrophiques.

4) Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans vos efforts pour intégrer deux disciplines actuarielles afin d’instaurer une approche unifiée d’étude du risque climatique?

Gloria : Cassandra et moi avons discuté en long et en large à ce sujet. On pourrait tracer une analogie avec une barrière linguistique. Ici, on retrouve à la fois le langage de la science du climat, celui des assurances IARD et celui de l’assurance vie. Ces langages présentent des points communs, et des différences. Pour surmonter ces différences et permettre la communication, il faut à la fois faire des efforts et être capable de s’adapter… et il faut souvent aussi procéder par essais et erreurs. Toutefois, les efforts déployés pour surmonter cette barrière en valent la peine, surtout si l’on considère l’ampleur des retombées produites par le travail innovateur que nous faisons. À partir du moment où nous parvenons à faire abstraction des différences au niveau de nos formations respectives, et que nous faisons une réflexion concertée qui porte sur ce que nous voulons accomplir, notre collaboration est extrêmement constructive.

5) Selon votre expérience, comment les entreprises abordent-elles la modélisation du risque climatique à l’heure actuelle? Y a-t-il des différences à cet égard entre grandes et petites sociétés d’assurances?

Cassandra : Les choses ont évolué lentement, étant donné que les assureurs se remettent encore de la mise en œuvre de la norme IFRS 17. Je dirais que la plupart des assureurs qui ont commencé à modéliser le risque climatique ont tendance à le faire de manière ciblée, ou étroite. Ils ne se donnent pas la peine de prendre du recul et d’effectuer une évaluation systématique du risque qui englobe tous les secteurs d’activité de leur entreprise, ce qui leur permettrait de déterminer où exactement le risque climatique peut exister. Ils vont plutôt effectuer la modélisation en se fondant sur leur intuition pour déterminer où se situe le risque. Cette situation ouvre la possibilité que les ressources ne soient pas affectées de façon efficace et que l’on consacre trop de temps à des travaux de modélisation qui ne produiront pas des résultats utiles. Pour pouvoir modéliser adéquatement le risque climatique, il faut d’abord savoir ce que doit englober exactement la modélisation avant d’y consacrer temps et efforts. Il devient alors possible de prendre des décisions stratégiques prudentes et à long terme, et d’acquérir un avantage concurrentiel en tirant profit des résultats significatifs obtenus grâce à la modélisation du risque climatique.

Gloria : Je pourrais entrer quelque peu dans le détail. Les assureurs intègrent de plus en plus l’analyse de scénarios climatiques dans leurs pratiques, particulièrement en vue de donner suite aux attentes réglementaires comme celles énoncées dans la ligne directrice B-15 du BSIF sur la gestion du risque climatique. Les grandes sociétés d’assurances qui veulent être des chefs de file dans le domaine amènent leurs principales équipes à adopter des techniques sophistiquées et à collaborer avec des climatologues pour évaluer des risques complexes, par exemple les répercussions de phénomènes comme l’élévation du niveau des océans, la propagation des feux de forêt et les événements de chaleur extrême. Ils harmonisent également leurs stratégies d’investissement avec les objectifs de décarbonation à long terme. Par contre, les petites sociétés d’assurances doivent souvent composer avec des ressources limitées, et elles ont tendance à recourir à des outils normalisés ou à des logiciels sous licence pour combler leurs besoins en matière de modélisation. Habituellement, elles donnent la priorité aux événements catastrophiques à court terme et à fort impact, car il leur est plus difficile de fonder leur modélisation et leurs préparatifs sur des scénarios climatiques à long terme.

6) À quoi peut-on s’attendre, selon vous, au cours des trois à cinq prochaines années en matière de modélisation du risque climatique dans le domaine des assurances? Comment la profession actuarielle va-t-elle évoluer sous ce rapport?

Gloria : Au cours des trois à cinq prochaines années, la modélisation du risque climatique deviendra plus intégrée, plus interfonctionnelle et davantage axée sur les données. On observera une convergence de fonctions, des plateformes partagées et une utilisation plus généralisée de données granulaires, depuis les modèles de mortalité infra-annuelle jusqu’aux travaux d’analytique climatique faisant appel à l’IA. Est-ce que c’est à partir de là que nous ferons la transition vers des produits plus paramétriques? Cela se pourrait, tout dépendant des sinistres assumés par le secteur à la suite d’événements catastrophiques durant cette période. Pour ma part, je pense plutôt que nous verrons l’apparition de solutions novatrices fondées sur la nature pour combler les lacunes en matière de protection dans les zones à risque élevé.

Cassandra : La profession actuarielle va évoluer et en venir à inclure davantage la climatologie, ce qui permettra aux actuaires de diriger des équipes pluridisciplinaires et d’harmoniser les stratégies de souscription, de capital et d’investissement avec les objectifs de carboneutralité. À mesure que l’ICA et d’autres organismes feront avancer la recherche dans ce domaine, les actuaires en viendront progressivement à faire la transition d’un rôle de participants techniques à celui de conseillers stratégiques, ce qui aidera les assureurs à intégrer la résilience climatique à leurs activités de base et à leur planification à long terme. Chez PwC, nous soutenons cette transformation en intégrant des perspectives climatiques à la modélisation du capital, à la fonction de gouvernance et à la stratégie à long terme.

7) Comment les rôles des actuaires évoluent-ils en parallèle avec une participation accrue à la prise en compte du risque climatique et aux stratégies?

Cassandra : Notre rôle évolue : notre spécialité ne se cantonne plus aux chiffres, mais s’étend désormais à la réflexion stratégique. Le risque climatique nous a amenés à prendre part aux réunions des conseils d’administration et à collaborer avec les CGR, les chefs des services financiers et les comités responsables des dossiers environnementaux, sociaux et de gouvernance. Nous appuyons les travaux de planification du capital, la gestion des liquidités et la stratégie en matière de durabilité, soit autant d’enjeux qui ont un impact concret sur l’entreprise. En fait, bon nombre des personnes qui, comme nous, travaillent dans le domaine du risque sont encore considérées comme exerçant des rôles actuariels « non traditionnels »; le fait est toutefois que ces rôles devraient faire partie intégrante de l’identité actuarielle moderne. Dans le cadre de notre travail, nous traduisons les données en décisions. Nous ne nous contentons pas de prévoir ce qui pourrait arriver : nous aidons aussi les organisations à comprendre quelles sont les mesures à prendre.

8) Comment les actuaires peuvent-ils diriger ou orienter la prise de décisions stratégiques dans l’optique de l’avenir de l’assurance, et quel est le rôle de l’ICA à cet égard?

Gloria : L’ICA a adopté une position proactive afin d’accorder une plus grande place au risque climatique dans le contexte de la profession actuarielle. L’Institut déploie de grands efforts pour aider les actuaires à enrichir leur trousse d’outils et à orienter l’évolution du contexte entourant la profession, notamment au moyen de publications comme des énoncés de position et des énoncés de principe, ou encore le présent article, des ressources axées sur la pratique et des initiatives de formation continue. Nous devrions nous aussi faire notre part dans l’exercice de la profession actuarielle en explorant ce nouveau domaine. Considérant le fait que l’apprentissage ne doit jamais s’arrêter, et que l’Institut ne peut pas tout faire, nous devrions assumer un rôle de leadership dans ce domaine pour faire un apport à la société comme nous avons été formés à le faire.

Cassandra : En effet. Nous pouvons paver la voie en faisant preuve d’audace et en sortant de notre zone de confort. Il faut se poser des questions comme : « que se passera-t-il si » et « que va-t-il arriver maintenant ». Il faut participer à la prise des décisions stratégiques. Il faut jouer un rôle non traditionnel au regard du risque ou du climat. Il faut participer aux travaux des comités sectoriels. Les actuaires sont particulièrement à même d’exercer une influence sur les décisions relatives aux stratégies de souscription, aux portefeuilles de placements et à la planification financière à long terme. Lorsqu’il est question du risque climatique, nous ne nous contentons pas d’informer l’entreprise : nous aidons à assurer sa pérennité. Pour exercer un leadership efficace, les actuaires doivent opter pour des rôles interdisciplinaires, communiquer clairement leurs points de vue aux intervenants non techniques et perfectionner continuellement leurs compétences dans des domaines comme la science des données, l’analyse de scénarios et la durabilité.

Dernières réflexions

La collaboration entre les actuaires en assurance vie et en assurances IARD – et leur coopération avec des climatologues – illustre la manière dont l’élimination des cloisonnements traditionnels peut ouvrir des perspectives fécondes et engendrer des solutions novatrices en vue de relever le défi complexe associé au risque climatique. À mesure que les changements climatiques s’accélèrent, les actuaires voient leur rôle prendre de l’ampleur : ce rôle ne se borne plus à la modélisation technique, mais consiste en outre à exercer un leadership stratégique, de même qu’à aider les assureurs et la société en général à se préparer et à s’adapter à un environnement de risque qui évolue rapidement. Grâce à une collaboration interdisciplinaire continue, à l’apprentissage permanent et à une mobilisation proactive, la profession actuarielle est prête à apporter un soutien essentiel afin de bâtir un avenir plus résilient et plus durable. Par leur travail collectif, les actuaires peuvent faire en sorte que le risque climatique cesse d’être un simple obstacle, mais ouvre au contraire des possibilités d’innovation et de résilience.

Cet article présente les opinions des personnes interviewées et ne constitue pas un énoncé officiel de l’ICA.