Un moment dans l’activité professionnelle de Denis Garand reflète sa philosophie en action : sa contribution à la transformation d’un régime de microassurance maladie pour faire en sorte que les gens n’attendent pas des mois pour obtenir du soutien. L’objectif, explique-t-il, était simple : traiter les réclamations et verser les indemnités plus rapidement, assez rapidement pour concurrencer les prêteurs non officiels qui peuvent venir frapper à la porte d’une famille dès qu’un sinistre survient.
En assurance inclusive, la rapidité n’est pas insignifiante. Elle peut faire la différence entre récupération et effondrement.
Au fil du temps, des expériences comme celle-ci ont souvent amené Denis à réexaminer des suppositions qu’il tenait auparavant pour acquises, en réapprenant ce que doit faire l’assurance lorsque le contexte, les contraintes et les personnes qu’elle sert sont fondamentalement différents.
Ce genre de pensée – pragmatique, humaine, axée sur les conséquences – a ponctué sa carrière. Pendant plus de quatre décennies passées dans le domaine des assurances, y compris sa vaste expérience en microassurance et en développement international, il a travaillé sur de nombreux marchés où les règles, les données et même les protections financières de base peuvent sembler radicalement différentes.
Systèmes, société et apprentissage par la pratique
Avant d’obtenir un titre de compétence en actuariat, Denis a occupé, en début de carrière, des emplois qui combinaient les systèmes du monde réel et les résultats humains dans des organismes de justice sociale, où il a manifesté le genre de curiosité qui l’a porté à essayer de nombreuses choses.
Le premier emploi de Denis était celui de commis au détail dans un dépanneur, où le gestionnaire lui a donné accès aux livres comptables et l’a encouragé à participer aux décisions d’affaires. Cette expérience lui a donné un aperçu pratique du fonctionnement des organisations.
Sa participation à la création d’une société d’assurance dans l’Ouest canadien a renforcé son intérêt pour l’assurance, en particulier sa fonction de système d’exploitation plutôt qu’en tant que produit autonome.
En cours de route, il s’est joint à la réserve de l’Aviation royale canadienne (402e Escadron « Ville de Winnipeg »), ce qui lui a offert l’occasion de servir comme Casque bleu en Égypte. Cet éloignement du Canada l’a aidé à recentrer ses études et à se tourner vers l’administration des affaires avec majeure en actuariat.
Tout au long de cette période et par la suite, sa motivation est demeurée constante :
« J’ai toujours possédé un instinct profond pour la justice sociale. Je me suis toujours intéressé à la façon dont les systèmes affectent les gens, en particulier ceux qui ont tendance à être laissés de côté. Je n’ai pas choisi cette profession pour l’argent, mais parce qu’elle m’a permis de contribuer et d’aider les gens ».
Le Canada, un laboratoire de formation et d’apprentissage à partir de la base
Denis ne décrit pas les débuts de sa carrière en actuariat comme une ascension verticale dans des rôles toujours plus importants. Il les présente plutôt comme un apprentissage approfondi fondé sur la responsabilité et l’étendue des expériences.
Chez Co-operators, il était le seul actuaire du groupe dans le domaine de l’assurance collective. Cela signifiait qu’il ne pouvait pas se limiter à une spécialisation étroite. Il devait plutôt apprendre « tous les aspects de l’assurance collective », soit de l’administration au traitement des réclamations en passant par la relation entre les opérations réelles et l’évaluation et les états financiers. Ce laboratoire d’apprentissage très efficace a démontré la facilité avec laquelle les hypothèses techniques peuvent s’éloigner de la réalité opérationnelle ainsi que l’importance de comprendre ces deux dimensions.
À son avis, le mentorat, rare à l’époque, était un puissant accélérateur dans son parcours. Tout aussi influent, cependant, était le fait de travailler sans plusieurs niveaux de supervision pour valider son raisonnement. Comme il n’y avait personne d’autre pour le faire, il a appris à mettre à l’épreuve son travail de plusieurs différentes façons. Cette habitude, y compris le renforcement de la vérification interne et l’exercice d’un jugement indépendant, s’est par la suite révélée essentielle dans des milieux où les données étaient rares et où la capacité actuarielle était limitée ou encore émergente.
Puis, il y a eu ce moment où son instinct professionnel s’est heurté à la réalité humaine. Il explique que les prestations de décès étaient souvent refusées aux familles à moins qu’un nouveau-né ne survive pendant une période déterminée, selon les pratiques d’assurance collective en vigueur à l’époque. Après avoir vu l’effet d’une mortinaissance sur un proche, il a fait pression pour qu’un changement soit apporté.
« D’un point de vue financier, oui, ça coûte un peu plus cher. Mais on parle de sommes dérisoires par rapport à la douleur qu’éprouvent les familles ».
En fin de compte, ce genre de compassion pragmatique n’a pas seulement changé une politique, elle a défini l’orientation de l’industrie.
Apprendre en « devenant un enfant »
Si son expérience au Canada lui a permis d’apprendre le fonctionnement des systèmes d’assurance, son travail à l’étranger lui a appris quelque chose de plus difficile : à quel point ces systèmes peuvent être fragiles et à quelle vitesse les hypothèses s’effondrent hors du contexte national.
Denis doit ses premières affectations internationales à Co-operators, qui lui a offert des occasions professionnelles, notamment dans des coopératives à la Barbade et une coopérative en difficulté aux Philippines. À son avis, ce n’était pas des projets secondaires. Ces affectations lui ont ouvert de nouvelles perspectives, des « expériences en laboratoire » qui ont révélé comment différents contextes juridiques et structures de marché redéfinissent ce qui est possible par rapport à ce qui est nécessaire.
Lorsqu’on lui demande comment il fait la part des différences culturelles et institutionnelles, sa réponse est à la fois simple et désarmante : il se familiarise avec la culture, travaille en étroite collaboration avec des collègues locaux et « devient un enfant » qui apprend en regardant et en écoutant les échanges. Cette approche commence par l’écoute et la proximité avec les personnes sur le terrain qui prennent des décisions.
Microassurance, « une toute autre affaire »
La microassurance – aujourd’hui souvent appelée « assurance inclusive » – est la sphère où Denis dit avoir trouvé sa signification professionnelle la plus profonde, la décrivant comme « la chose qui me rend le plus heureux » dans sa carrière d’actuaire.
À la base, la microassurance, à son avis, est au service des tranches inférieures du marché, où les personnes sont souvent mal desservies ou laissées pour compte par l’assurance traditionnelle, non seulement à l’échelle internationale, mais aussi dans les marchés industrialisés. Il remonte aux racines de l’« assurance vie industrielle », lorsque les assureurs ont établi des mécanismes qui fonctionnaient pour les travailleurs ayant peu de moyens. Au fil du temps, l’industrie s’est tournée vers les marchés à revenu élevé, ce qui a créé une lacune qui se manifeste aujourd’hui dans des domaines comme l’économie à la demande et des collectivités qui peinent à avoir accès à un agent ou à comprendre où se procurer une protection.
Denis souligne que si l’assurance vise à empêcher les familles de sombrer dans la pauvreté à la suite d’un seul événement, alors le fait d’ignorer les segments à faible revenu n’est pas seulement un échec du marché, mais aussi un échec social. Il ajoute que l’assurance inclusive ne se limite pas aux pays à « faible revenu » et que les segments de population mal desservis existent partout.
Quand les tableaux ne disent pas tout
L’une des leçons les plus provocatrices qu’a retenue Denis remet en question l’instinct actuariel, car en assurance inclusive, les hypothèses de mortalité et de morbidité ne sont souvent pas les principaux déterminants des résultats.
En microassurance, les pratiques de longue date, comme les exigences en matière de preuve, la souscription rigoureuse et les exclusions restrictives, ont souvent été éliminées, surtout dans le domaine de la protection en matière de santé. L’accent s’est déplacé des données parfaites à des questions plus pratiques :
- Les gens font-ils confiance au fournisseur?
- Le produit est-il vendu efficacement?
- L’administration est-elle efficace?
- Les indemnités sont-elles payées rapidement et équitablement?
- Les fournisseurs profitent-ils du régime?
Denis donne un exemple frappant : deux régimes de santé en Inde offraient les mêmes prestations, mais l’un avait une sinistralité sept fois plus importante que l’autre. La seule différence résidait dans la façon dont un régime était mieux mis en marché, communiqué et intégré aux établissements de santé. L’exemple soulève un enjeu plus important, à savoir les résultats d’assurance sont souvent opérationnels et comportementaux avant d’être actuariels.
Cela mène directement à sa position « le service d’abord » en ce qui concerne les réclamations. Pendant plus d’une décennie de collaboration avec VimoSEWA, Denis a contribué à améliorer la tenue des dossiers et à transformer le cycle de six mois du traitement des demandes d’indemnités en quelque chose qui ressemble beaucoup plus à un secours immédiat.
Parce que dans ce contexte, la rapidité d’exécution est synonyme de protection.
Des programmes communautaires aux modèles nationaux
Les moments marquants de la carrière de Denis ont moins souvent porté sur un produit unique et ont eu plus à voir avec la modification des systèmes.
Le modèle d’assurance maladie conçu avec VimoSEWA a par la suite servi de point de référence pour une question d’intérêt public plus large, qui a orienté la façon dont l’Inde a envisagé d’offrir l’assurance aux personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Des travaux similaires avec des mutuelles d’assurance maladie, soutenus par l’Organisation internationale du Travail dans plusieurs pays, ont permis d’éclairer les approches nationales d’assurance maladie dans des pays comme le Ghana et le Rwanda.
Denis souligne également l’expérience au Bangladesh, où des modèles de soins primaires gérés rigoureusement – soutenus par des cliniques, des tests en laboratoire et des ordonnances rigoureuses – pourraient fournir des soins de base à une famille à un coût annuel extrêmement faible (environ 10 $ US par année pour une famille de quatre personnes dans cette période et ce contexte particuliers). Le détail est saisissant, il s’agit moins d’un « chiffre magique » qu’une démonstration de ce qui est possible lorsqu’on accorde la même attention intentionnelle à l’exécution, aux incitatifs et à la réalité locale qu’à la tarification.
Dans les situations de catastrophe, Denis insiste sur un autre thème, à savoir l’assurance comme solution de rechange mieux organisée aux systèmes disparates qui sont souvent utilisés pour distribuer les secours à la suite d’une catastrophe. Il mentionne les réponses de la microassurance au typhon Haiyan aux Philippines ainsi que la couverture indexée en cas de catastrophe, où les paiements peuvent être versés rapidement pour aider les familles à se rétablir alors que les dommages se poursuivent.
Revoir ce qui est « normal » pour le Canada
L’un des messages les plus pointus de Denis trouve un écho plus près de chez nous : Le Canada a plus à apprendre de l’innovation mondiale dans le domaine de l’assurance que nous le reconnaissons souvent.
« Pour joindre les gens, il faut utiliser des systèmes de distribution très différents. Beaucoup de nos règlements rendent cela difficile. Dans d’autres pays, les organismes de réglementation ont autorisé des opérations comme les paiements mobiles et les signatures électroniques, ce qui élargit le champ des possibilités ».
Il donne en exemple M-Pesa du Kenya, un système de paiement mobile de premier plan, dont les plateformes mobiles accroissent radicalement l’efficacité et le rayonnement pour les utilisateurs quotidiens. L’essentiel, souligne-t-il, est d’apprendre des autres : « Nous avons beaucoup de bonnes choses, mais nous avons aussi beaucoup de choses que nous pouvons améliorer et changer ».
Son expérience internationale se résume souvent à une idée simple. Ce qui semble normal sur un marché est souvent le résultat d’habitudes, d’anciens systèmes et de règles qui peuvent être revus, surtout lorsque l’objectif est de joindre des personnes qui sont actuellement laissées pour compte.
Bénévolat et extension de la raison d’être de la profession
Parallèlement à son travail à l’étranger, Denis est demeuré actif en tant que bénévole de l’ICA pour recueillir différents points de vue et affiner sa pensée.
Denis est reconnu comme un collaborateur polyvalent à l’ICA, que ce soit la notation des examens, sa participation à la Direction des affaires internationales ou le soutien des initiatives de recherche. Il mentionne qu’avoir été membre du groupe de travail qui a produit l’énoncé de position de 2021 de l’ICA : Régime d’assurance médicaments : Y a-t-il une pilule pour ça?, a été l’un des projets les plus intéressants auxquels il a travaillé, car il lui a permis de confronter les perspectives mondiales de financement des soins de santé aux questions de politique canadienne. En tant que bénévole, il a également travaillé au sein du groupe de supervision du projet, qui a publié le document de recherche : COVID-19 : Ouvrir la voie à un régime de revenu minimum de base, où il a appuyé des chercheurs examinant des mesures fiscales qui pourraient améliorer les conditions de vie des adultes en âge de travailler vivant sous le seuil de pauvreté.
Il encourage les personnes qui songent à faire du bénévolat à commencer par quelque chose qui les intéresse vraiment. Elles se rendront probablement compte que l’action bénévole est à la fois une contribution et un moteur d’apprentissage !
Apprendre les affaires, pas seulement les mathématiques
Quand Denis parle de l’avenir, il revient invariablement à l’ampleur des connaissances.
Les programmes de rotation peuvent être utiles, mais de nombreux professionnels et professionnelles demeurent trop concentrés sur un domaine. Il encourage les actuaires nouveaux et futurs à élargir leur vision du monde, car c’est cette étendue qui peut les aider à servir le public de façon significative, surtout à mesure que les marchés et les risques évoluent.
Et, ce qui est peut-être encore plus important, il met les actuaires au défi de prendre au sérieux le mandat de service public de la profession : « Si des segments entiers de la société sont laissés de côté, alors le travail n’est pas terminé ».

Denis Garand, FICA, est un expert-conseil en actuariat canadien qui possède des décennies d’expérience en assurance et développement international. Ses travaux portent sur la microassurance et l’assurance inclusive, qu’il a réalisés dans plus de 35 pays. Il conseille notamment les assureurs, les gouvernements et les organismes de réglementation sur l’assurance maladie, l’assurance invalidité et la conception de marché inclusive.
Le présent article reflète l’opinion de l’auteur et ne constitue pas une déclaration officielle de l’ICA.