Imaginez que vous êtes chef ou cheffe de la gestion des risques de la société d’assurance vie XYZ. Un après-midi, vous recevez un courriel de votre actuaire en chef. À la suite du courriel de l’ICA sur les mises à jour relatives à l’examen de la santé financière (ESF) (28 août 2025), qui comprend des renvois aux simulations de crise liées aux changements climatiques – il tente de vous convaincre et de convaincre le directeur financier de tenir compte de ces considérations dans le cadre du prochain exercice d’ESF. L’actuaire en chef demande également si vous êtes en mesure de lui prêter assistance à cet égard.
Vous paniquez en lisant le courriel, tandis que votre esprit s’emballe à chercher une réponse. Le risque lié aux changements climatiques est un enjeu dont vous connaissez l’existence depuis un certain temps dans votre domaine de travail, mais auquel vous n’avez pas accordé toute l’attention qu’il mérite.
Cela est sur le point de changer. Vous répondez à l’actuaire en chef pour l’informer que vous examinerez la question et que vous lui ferez rapport sous peu. Votre niveau de stress augmente considérablement. Mais n’ayez crainte : la démarche ci-dessous met en lumière une approche possible et concrète de modélisation des changements climatiques aux fins de l’ESF.
Normes de pratique et documents d’orientation pertinents
Votre première étape consiste à rassembler certaines normes de présentation de l’information et notes éducatives que vous pouvez trouver au sujet des informations à fournir liées aux changements climatiques. Consultez notamment :
- Analyse de scénarios climatiques (ICA)
- Document d’appui à la pratique : Scénarios liés aux changements climatiques (ICA)
- Examen de la santé financière (ICA)
- Gestion des risques climatiques (Bureau du surintendant des institutions financières)
- Ligne directrice sur la gestion des risques liés aux changements climatiques (Autorité des marchés financiers)
- IFRS S1 Obligations générales en matière d’informations financières liées à la durabilité et IFRS S2 Informations relatives au climat (en anglais) (Normes internationales d’information financière (IFRS))
- ISAP 8 – IFRS S2 Informations relatives au climat (en anglais) (adoptée par l’ICA) et IAN 200 – Application de la norme IFRS S2 Informations relatives au climat (en anglais) (Association actuarielle internationale)
- Intégrer la nature à l’analyse de scénarios climatiques pour une résilience accrue (ICA)
Une grande partie de ces conseils s’appuient sur des cadres conceptuels semblables, généralement structurés en sections telles que la gouvernance, la stratégie, la gestion des risques ainsi que les indicateurs et cibles. Plusieurs font également référence aux risques physiques et aux risques de transition.
Les risques physiques peuvent être définis comme les risques découlant d’événements climatiques tels que les inondations, les feux de forêt, les tempêtes, les vagues de chaleur, les vagues de froid, etc. Les risques de transition désignent les risques, et dans certains cas les occasions, associés au passage vers une économie à faibles émissions de gaz à effet de serre.
Choix des scénarios comme point de départ
Mais comment peut-on intégrer ces normes et notes éducatives à l’ESF? Le brillant génie qui sommeille en vous suggère de commencer par déterminer les scénarios à modéliser.
Vous vous souvenez d’une discussion tenue lors d’une webinaire sur les scénarios du Réseau pour le verdissement du système financier (RVSF) (en anglais), concernant sept scénarios climatiques à long terme utilisés par les banques centrales et les organismes de surveillance pour « donner un aperçu de futurs plausibles » :
- Zéro émission nette en 2050
- Hausse de température inférieure à 2 °C
- Transition retardée
- Cotisations déterminées à l’échelle nationale
- Monde fragmenté
- Politiques actuelles
- Faible demande
Récemment, le RVSF a également élaboré quatre scénarios à court terme :
- L’autoroute vers Paris
- Un réveil brutal
- Catastrophes et stagnation des politiques
- Réalités divergentes
Ces scénarios à court terme portent sur un horizon de cinq ans et accordent une importance marquée aux risques physiques et aux risques de transition. Toutefois, vous choisissez de recourir aux scénarios à long terme pour vos simulations de crise, compte tenu de leur alignement sur les considérations relatives au bilan et au capital.
Établir un lien entre les scénarios climatiques et la mortalité ainsi que la morbidité
Vous commencez par rechercher des articles scientifiques portant sur les liens entre les changements climatiques et la mortalité ainsi que la morbidité. Les données sont limitées. Une approche possible consisterait à projeter la consommation d’énergie ainsi que la trajectoire des émissions de CO2 selon les scénarios à long terme des scénarios RVSF. Vous pourriez ensuite examiner les relations causales entre ces trajectoires de CO2 et les résultats observés en matière de mortalité et de morbidité.
- Au moins une étude (en anglais) a établi un lien entre les changements climatiques et le cancer du poumon.
- L’Institut canadien d’information sur la santé a publié en 2023 un excellent rapport sur les effets de la chaleur excessive sur la mortalité et la morbidité.
- Une recherche menée par la Financière Sun Life porte sur les effets des changements climatiques sur divers troubles de santé.
- D’autres études se sont penchées sur les effets des changements climatiques sur le diabète (en anglais), ainsi que sur une multitude d’autres maladies.
- Une autre étude (en anglais) a révélé une hausse de 60 % des troubles de santé mentale au cours des six mois suivant un feu de forêt chez les personnes touchées.
Le défi, pour vous, est que bon nombre de ces articles de recherche ne fournissent pas de feuille de route adéquate quant à la manière d’intégrer les changements climatiques aux travaux d’ESF. Cela limite leur applicabilité directe à la modélisation dans le cadre de l’ESF.
Simulation de crise du passif à l’aide de tables de mortalité ajustées en fonction du climat
Compte tenu du caractère limité et fragmenté des données relatives à la mortalité et à la morbidité liées au climat, vous décidez d’adopter une approche différente. Vous intégrez une table de mortalité ajustée en fonction du climat à votre analyse de scénarios pour vos activités d’assurance vie, afin de mieux cerner les effets des changements climatiques sur votre capital et votre bilan.
Vous utiliserez la même table pour vos activités de rentes et de réduction des risques liés aux régimes de retraite. En ce qui concerne vos activités en matière d’avantages sociaux/de marketing professionnel, vous utiliserez une table de morbidité ajustée en fonction du climat, afin d’effectuer des simulations de crise fondées sur les scénarios du RVSF.
Supposons que XYZ compte 10 000 titulaires de police dans son portefeuille d’assurance vie. Toutes sont des femmes âgées de 65 ans. Chacune détient une police d’assurance vie comportant un capital assuré de 100 000 $. Un extrait des tables de mortalité ajustées en fonction du climat selon le scénario « Zéro émission nette en 2050 » se présente comme suit :
Scénario : Zéro émission nette en 2050
| Âge | Mortalité féminine ajustée selon le climat |
| 65 | 0,003 % |
| 70 | 0,0035 % |
| 75 | 0,005 % |
| 80 | 0,01 % |
| 85 | 0,03 % |
Tableaux reproduits avec l’autorisation du modèle CliScen.
Prestations versées à l’âge de 65 ans = 10 000 * 100 000 $ * 0,00003
= 30 000 $
Pour simplifier à ce stade, les taux d’actualisation, les primes, les taux de déchéance et les charges ne seront pas abordés. Le modèle utilisé indique une hausse des provisions pour toutes les réclamations futures de 350 000 $ selon le scénario « Zéro émission nette en 2050 ». Dans les sept scénarios à long terme du RVSF, la fourchette des résultats s’étend de 225 000 $ à 1,2 M$.
Cela constitue une contrainte de passif qui doit être financée au moyen du capital disponible. La résilience peut être démontrée en montrant qu’il existe suffisamment de capital disponible pour absorber cette hausse de mortalité attribuable aux changements climatiques.
Modélisation des actifs sous contrainte climatique
Du côté de l’actif, une approche possible consiste à appliquer un algorithme d’ajustement climatique de la valeur de marché afin de réduire la valeur de marché des actifs liés au secteur de l’énergie figurant au bilan. En contrepartie, cet algorithme peut entraîner une augmentation de la valeur de marché des actifs durables.
Examinons ce concept plus en détail. XYZ détient un actif énergétique actuellement négocié avec un écart de 250 points de base au-dessus du rendement des obligations à 10 ans émis par la Banque du Canada. Toutefois, l’algorithme d’ajustement climatique des actifs suggère que cet actif devrait plutôt se transiger à un écart de 400 points de base au-dessus du rendement des obligations à 10 ans émis par la Banque du Canada, compte tenu du contexte climatique actuel entourant les actifs énergétiques auprès de nombreux investisseurs. L’algorithme de la valeur marché des actifs serait fondé sur des paramètres établis. Il réduit la valeur de marché de l’actif en fonction de ce qu’il considère comme l’écart « approprié » pour un actif énergétique sur le marché. À l’inverse, les actifs liés aux énergies renouvelables peuvent voir leur valeur de marché augmentée.
Examinons certains des actifs du portefeuille de XYZ (en $) :
| Actif | Émetteur | Numéro d’immatriculation des valeurs mobilières (CUSIP) | Valeur comptable | Valeur marchande | Rendement du marché |
| ABC | L Motors | 111111 | 1 000 000 $ | 900 000 $ | 5,0 % |
| DEF | B Energy | 222222 | 5 000 000 $ | 4 500 000 $ | 4,5 % |
| GHI | R Renew | 333333 | 3 000 000 $ | 2 800 000 $ | 7,0 % |
| JKL | C Constr | 444444 | 6 000 000 $ | 5 700 000 $ | 4,0 % |
| MNO | T Food | 555555 | 9 000 000 $ | 8 600 000 $ | 5,5 % |
| Total | 24 000 000 $ | 22 500 000 $ | 5,1 % |
Après avoir soumis les actifs à l’algorithme de risque climatique, les valeurs de marché selon le même scénario sont les suivantes :
Scénario : Zéro émission nette en 2050
| Actif | Émetteur | Numéro d’immatriculation des valeurs mobilières (CUSIP) | Valeur comptable | Valeur marchande | Rendement du marché |
| ABC | L Motors | 111111 | 1 000 000 $ | 900 000 $ | 5,0 % |
| DEF | B Energy | 222222 | 5 000 000 $ | 3 000 000 $ | 8,5 % |
| GHI | R Renew | 333333 | 3 000 000 $ | 3 500 000 $ | 6,0 % |
| JKL | C Constr | 444444 | 6 000 000 $ | 5 700 000 $ | 4,0 % |
| MNO | T Food | 555555 | 9 000 000 $ | 8 600 000 $ | 5,5 % |
| Total | 24 000 000 $ | 21 700 000 $ | 5,6 % |
Les actifs B Energy et R Renew ont vu leur valeur de marché ajustée dans le cadre du scénario « Zéro émission nette en 2050 » par l’algorithme de la valeur de marché du risque climatique. Selon ce scénario, la valeur de marché de ces deux actifs a été réduite de :
22 500 000 $ – 21 700 000 $ = 800 000 $
Impact combiné sur le bilan
La réduction totale du capital dans ce scénario, provenant à la fois du côté du passif et du côté de l’actif du bilan, s’établit comme suit :
Réduction du capital = 350 000 $ + 800 000 $
= 1 150 000 $
XYZ détient 30 M$ d’allocation excédentaire. Ce scénario de changements climatiques représenterait un :
Changement excédentaire = (1 150 000 $)/30 000 000 $
= 3,83 % de l’excédent
Cela ne représente pas une détérioration significative du capital de XYZ; toutefois, les résultats reflètent le scénario « Zéro émission nette en 2050 ». D’autres scénarios pourraient être plus ou moins défavorables, et d’autres blocs d’activités de XYZ doivent encore être modélisés.
Conclusion : Une feuille de route concrète
Nous avons examiné la manière dont les simulations de crise liées aux changements climatiques pourraient être intégrées à l’évaluation interne des risques et de la solvabilité (dispositif ORSA) des assureurs ainsi qu’à la production de rapports sur la situation financière. Bien qu’il ne s’agisse certainement pas de la seule approche possible, cela fournit une feuille de route aux praticiens et praticiennes confrontés au défi d’intégrer la modélisation des risques climatiques à leur cadre global de gestion des risques.
Il est important de tenir compte du fait que la modélisation des risques climatiques demeure un domaine de pratique en évolution. Les limites en matière de données, les incertitudes de modélisation et les différences entre les différentes administrations posent toutes des défis, et les résultats doivent être interprétés comme étant indicatifs plutôt que prédictifs.
À mesure que de nouvelles connaissances et de meilleures pratiques émergent en matière de modélisation des risques climatiques, on s’attend à ce que les approches et les normes de pratique actuarielle deviennent plus harmonisées et mieux structurées.

Terry Narine, FICA, FSA, est un actuaire spécialisé en climat, réviseur pair et président d’ACTUWIT Consulting, un cabinet actuariel spécialisé en risque climatique, en production de rapports réglementaires et en solutions de durabilité pour les assureurs. Il est le délégué de l’ICA au sein du Comité sur le climat et la durabilité de l’AAI et a occupé des postes de direction bénévoles de haut niveau au sein de l’ICA et de l’AAI, notamment au sein du Forum sur la santé de l’AAI. Il peut être joint à l’adresse suivante : [email protected].
Les opinions et idées exprimées dans cet article n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Institut canadien des actuaires, de ses membres ou de l’employeur de l’auteur. Aucun système d’IA n’a été utilisé de manière préjudiciable dans la production de cet article.