Les agences de notation, qui constituent un élément important de l’écosystème des assurances, fournissent des avis quant à la solvabilité de divers assureurs et titres. Mais de quelle façon détermine-t-on ces cotes, quels sont les facteurs évalués et quel rôle les actuaires y jouent-ils?
Pour nous renseigner plus amplement au sujet de ce secteur, Patrick Douville, FICA et vice-président des notations mondiales des sociétés d’assurances et régimes de retraite chez Morningstar DBRS, nous donne quelques réponses.
Pour les personnes qui s’y connaissent peu, que mesure une cote de crédit dans le monde des assurances?
Patrick : En gros, elle mesure la solvabilité, à savoir si la compagnie sera en mesure de respecter ses obligations envers ses titulaires de contrat et ses créanciers. En ce qui concerne les assurances, notre processus s’amorce par la notation de la solidité financière, qui évalue la capacité d’assumer les demandes de règlement des titulaires de contrat. Cette approche est propre au secteur des assurances et tient compte de la priorité accordée aux titulaires de contrat par rapport aux autres créanciers. Comme les assurés sont au premier rang, toute la structure de la notation du crédit des assurances découle de celle de la solidité financière de l’assureur, une approche généralement adoptée par les autres agences de notation.
Nos cotes de crédit des assurances sont généralement déterminées pour l’ensemble de la société, soit une cote de la solidité financière globale de l’institution financière, même si elle compte plusieurs entités juridiques. Les émissions de titres de créances peuvent toutefois se voir attribuer une cote différente en fonction de leur subordination et d’autres facteurs, ainsi que de leur entité émettrice au sein du groupe et de leur proximité par rapport aux actifs opérationnels.
Quels facteurs prenez-vous en compte dans l’évaluation d’un assureur?
Patrick : Notre cadre d’analyse de la solidité financière d’un assureur s’appuie sur cinq fondements interdépendants permettant d’évaluer les divers éléments qui la soutiennent. Ces fondements sont les suivants :
- La solidité de la franchise : La franchise d’une société d’assurance témoigne de sa position sur le marché et de sa marque dans l’ensemble, de la solidité et de la diversification de ses modèles de distribution, de la diversification de ses activités et de ses produits, de sa capacité concurrentielle, ainsi que de son excellence stratégique et opérationnelle.
- La capacité de bénéfice : Les sociétés d’assurance génèrent un bénéfice permettant de financer le capital requis pour assurer la croissance future des activités, offrir un rendement aux titulaires de contrat et fournir aux investisseurs un rendement sur leurs placements.
- Le profil de risque : Ici, le processus de notation vise à évaluer l’exposition de l’assureur au risque et les processus qu’il a mis en place pour gérer les divers types de risque inhérents à ses activités. Les antécédents de l’assureur en matière de gestion des risques et sa capacité à maintenir des niveaux de capital solides à moyen terme constituent des facteurs importants dans la notation du crédit. Le cadre d’analyse évalue d’abord le profil de risque lié aux produits et la manière dont les risques sont gérés. Les politiques et les processus de gestion des risques, ainsi que la surveillance connexe et les mesures prises pour gérer l’accumulation des risques, sont des éléments utiles à cette analyse. Cette dernière est ensuite axée sur l’évaluation du profil de l’assureur à l’échelle des grandes catégories de risque, soit le risque de crédit, le risque de contrepartie, le risque de marché, le risque de taux d’intérêt et le risque opérationnel.
- La liquidité : L’analyse de la liquidité prend en compte les ressources disponibles pour assumer les sinistres, ainsi que les désengagements d’assurés et les cessions de contrat, de même que les obligations arrivant à échéance. Un assureur peut subir des pertes s’il est contraint de vendre au rabais des actifs négociables pour répondre aux exigences des titulaires de contrat.
- La capitalisation : Le capital d’un assureur sert d’abord et avant tout de coussin de sécurité en cas de pertes pour garantir le règlement des sinistres et le versement des garanties aux assurés en temps opportun et permettre de s’acquitter d’autres obligations envers eux. Une forte capitalisation permet également de maintenir la confiance des titulaires de contrat, des investisseurs et des contreparties.
Notre rôle consiste à transposer les renseignements présentés par l’équipe de direction de l’émetteur en une cote pouvant être utile aux investisseurs.
De quelle façon le monde de la notation de crédit évolue-t-il en ce moment?
Patrick : Au cours des dernières années, en ce qui concerne le secteur des assurances, les modifications comptables ont eu un effet perturbateur. Il nous a fallu revoir la conception de nos façons d’accéder aux données financières et de construire des modèles. Les outils et les systèmes existants permettant de recueillir et de traiter les données évoluent aussi rapidement avec les nouvelles technologies. Les assureurs émettent également de nouveaux types de titres de créance pour satisfaire aux exigences de capital réglementaire.
Les analystes de crédit produisent aussi des recherches portant sur les tendances sectorielles qui ont un effet sur les cotes de crédit. Nous devons constamment être au fait des événements économiques et des dynamiques sectorielles qui pourraient avoir une incidence sur la notation du crédit. Les changements climatiques et les sinistres catastrophiques, la croissance des marchés du crédit privé, ainsi que l’évolution technologique, y compris l’intelligence artificielle, sont des thèmes importants ayant touché le secteur des assurances au cours des dernières années.
En quoi votre bagage actuariel vous est-il utile dans vos fonctions?
Patrick : Mon bagage actuariel me permet de mieux connaître le secteur des assurances, de même que du paysage réglementaire et des produits connexes que ceux qui pourraient être issus d’autres secteurs.
Les actuaires sont également des professionnels du risque. Nous sommes formés pour réfléchir aux événements futurs incertains, pour les quantifier et les modéliser, ainsi que pour les soumettre à des tests de résistance. Ces compétences s’appliquent bien à l’analyse du crédit, qui évalue le risque de perte et les scénarios hypothétiques.
Le fait d’avoir un esprit probabiliste permet d’établir une distinction entre les notations de crédit, lesquelles visent à représenter les probabilités de défaut. Il faut être en mesure de traiter des renseignements complexes issus de diverses sources, d’envisager des scénarios de crise grave et de transposer ces renseignements en une échelle de cotes de crédit.
Avez-vous des conseils à formuler aux actuaires qui désirent s’orienter vers la notation de crédit?
Patrick : Voici quelques suggestions :
- Si vous travaillez dans le domaine des assurances, engagez-vous dans des fonctions qui touchent les risques, le capital ou les placements. Il y a là un lien naturel avec le secteur de la notation de crédit. Les fonctions liées à la trésorerie, à la réglementation ou à la consultation peuvent aussi être utiles.
- Assistez à des événements organisés par les agences de notation; ils sont souvent gratuits et offrent un excellent moyen d’apprendre et de faire du réseautage.
- Certaines personnes obtiennent leur titre de CFA, mais il ne s’agit pas d’une exigence.
- Intéressez-vous aux marchés financiers, aux tendances de l’industrie et à d’autres secteurs. L’insolvabilité est rare, mais il est important de s’y familiariser dans l’univers du crédit.
Et sachez qu’il existe de nombreuses fonctions liées au monde des agences de notation, notamment au sein des équipes de la notation de crédit dans les banques et les compagnies d’assurance. Faites des recherches pour trouver diverses possibilités.
Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier?
Patrick : Avant mon entrée chez Morningstar, j’ai trouvé très intéressant de participer à l’élaboration du cadre de solvabilité TSAV pour le secteur canadien de l’assurance vie. Bien que mon apport ait été modeste, cette participation à un groupe de travail sur le TSAV a été significative, et ce cadre demeurera en place pour un bon moment pour renforcer l’industrie et protéger les titulaires de contrat. Dans l’ensemble, je suis fier de contribuer à la résilience du secteur financier, tant pour les titulaires de contrat que pour les investisseurs qui en dépendent pour atteindre leurs objectifs financiers.
Avez-vous d’autres remarques à formuler pour conclure?
Patrick : Le secteur des assurances a beaucoup évolué au cours des 30 dernières années. Les cadres de solvabilité et de capital sont devenus plus sophistiqués, mais on a aussi opéré une transition vers des produits plus prudents, qui dépendent moins du rendement futur des placements ou du comportement des titulaires de contrat. En règle générale, le modèle d’affaires a effectué un virage axé sur la mise en commun des risques plutôt que sur la prise de risque, ce qui, à mon avis, est la voie à suivre. C’est aussi ce que l’on observe dans la tendance généralement positive des cotes de crédit dans le secteur. À l’avenir, les assureurs devront mettre l’accent sur le service et l’efficience de manière à s’assurer de continuer d’offrir à leurs clients une bonne valeur.
Cet article présente l’opinion de son auteur et ne constitue pas un énoncé officiel de l’ICA. Il ne représente pas non plus le point de vue officiel de Morningstar DBRS.